Annie Lacroix-Riz : «Nous sommes entrés dans une phase de guerres impérialistes continues»

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Annie Lacroix-Riz D.R.

M. Abdelmoumen et J. De Ruytter : La crise économique actuelle nous renvoie à une page sombre de l’Histoire de l’humanité, en l’occurrence les années ’30, sauf que l’on remarque aujourd’hui l’absence flagrante de forces d’encadrement de la classe ouvrière. Pouvez-vous nous expliquer cet état de fait ?

Annie Lacroix-Riz : Pour expliquer cet état de fait, il faut revenir au moins autant à la première crise systémique du capitalisme qu’à la deuxième, c’est-à-dire autant, sinon plus, à la très longue crise de 1873 qui a débouché sur la première guerre mondiale et qui a duré plus de quarante ans. Elle a certes des caractéristiques communes avec celle des années 1930, encore plus grave, mais, à la différence de cette dernière, elle a été très longue, à cette date aussi longue que la nôtre. Que signifie une crise très longue ? C’est une crise qui, réglée de manière drastique, c’est à dire se traduisant par des baisses considérables de salaire, se déroule sans que le patronat soit confronté à une situation sociopolitique intenable. Le fait que ça n’explose pas démontre que le patronat a, par une stratégie habile, réussi à la fois à casser les salaires et à le faire globalement accepter par ses victimes. Cela nous ramène évidemment à la manière dont les crises se règlent à la phase impérialiste.

À la veille de la Première Guerre mondiale, où l’on distinguait déjà de fait entre le « centre » (impérialiste) et la « périphérie » (colonisée), Lénine a montré que le patronat avait pu corrompre ce qu’il appelait « l’aristocratie ouvrière » : sur la base d’une exploitation coloniale extrêmement violente, plus violente encore que celle qui résultait de la baisse drastique des salaires ouvriers du « centre », il était possible de dégager des miettes pour l’aristocratie ouvrière, c’est à dire les cadres du mouvement ouvrier. Ceux-ci s’étaient recrutés dans la catégorie des ouvriers qualifiés, syndiqués les premiers, et par conséquent au cours de cette crise pendant laquelle la baisse drastique avait été, malgré des révoltes ici ou là, globalement supportée, le patronat le plus concentré s’était trouvé en mesure de régler momentanément la crise en maintenant voire en augmentant son profit sans provoquer d’explosion sociale. Par exemple, dans l’Italie qui connaissait une situation sociale explosive, la crise sociale majeure fut esquivée par une émigration massive (jusqu’au million de départs annuels) , comme l’ont montré un certain nombre d’historiens, dont Vera Zamagni, c’était la fuite, l’émigration ou la révolution (Vera Zamagni, Dalla periferia al centro: la seconda rinascita economica dell’Italia 1861-1981, Bologna, Il Mulino, 1990). Cela n’a donc pas été la révolution mais l’émigration : des millions d’Italiens privés de terres ont fui, ce qui a constitué par conséquent un moyen de maintenir les miettes pour l’aristocratie ouvrière.

Bref, nous sommes, à la veille de 1914, dans une situation où, depuis vingt ans, et alors que la crise dure depuis quarante ans, le patronat concentré a pu obtenir un compromis social et politique. Il l’a contracté avec une fraction des couches supérieures de la classe ouvrière et des salariés, et ces représentants de la classe ouvrière et des salariés, à l’époque essentiellement de la classe ouvrière, ont été en mesure de convaincre leurs mandants de supporter la crise. Ce compromis clandestin a servi de toile de fond avant 1914, à la naissance et au développement de ce que l’on a appelé le « réformisme » au sein des partis « sociaux démocrates » (terme qui, à l’origine, ne désignait pas un courant non révolutionnaire ou réformiste : « social démocrate » avait été le nom initial du parti qui se voulait révolutionnaire, par exemple en Allemagne, ou encore en Russie où le parti s’appelait au début « parti ouvrier social démocrate »). C’est dans les vingt dernières années qui séparent la phase tardive de la crise de 1873 du déclenchement de la Première guerre mondiale que se dessine une forme d’acceptation très semblable à ce qui s’est produit au cours de la présente crise systématique.

C’est ce qui a conduit les éléments révolutionnaires, en particulier Lénine, à dresser l’acte de décès du mouvement ouvrier international, puisque la Seconde Internationale, fondée en 1889, s’est écroulée dans le fiasco du consentement donné, avec enthousiasme, par ses éléments nationaux constitutifs à la guerre impérialiste de 1914. C’est ce qui l’amène à dénoncer, en termes extrêmement sévères depuis l’été 1914, la Seconde Internationale, à proclamer son décès et à lui réclamer un successeur : les partis dont elle est l’émanation doivent également être totalement transformés si la classe ouvrière veut mener à bien sa tâche révolutionnaire, estime Lénine. Ce double mot d’ordre se dessine clairement depuis sa participation à la conférence de Zimmerwald (5-8 septembre 1915). La création d’une IIIème Internationale, Internationale révolutionnaire, ne devient possible (en mai 1919) qu’après la prise du pouvoir par les Bolcheviks (novembre 1917).

Donc quand on compare ce que vous appelez l’absence flagrante de forces d’encadrement de la classe ouvrière d’aujourd’hui à celle de 1914, on observe que la présente et très durable troisième crise systémique du capitalisme parvenu à sa phase impérialiste nous fait renouer, du point de vue de la structure du mouvement ouvrier international, avec ce qui s’est passé entre les années 1890 et 1914.

La deuxième crise systémique, celle des années 1930, plus grave encore que la précédente, entraîne une crise sociale d’une profondeur d’autant plus périlleuse à terme que l’URSS connaît simultanément un taux de développement exceptionnel. Dans certains cas, la résistance de la classe ouvrière débouche sur des mouvements sociaux – notamment en Belgique, et plus encore en France – et rend plus délicat et précaire l’usage patronal de l’aristocratie ouvrière. La gravité et la violence de la crise imposent d’ouvrir les marchés par la voie militaire encore plus rapidement que la première fois, d’autant plus que, si faible qu’il demeure, le mouvement ouvrier s’est renforcé. L’État prolétarien, auquel tous les pays impérialistes tentent de régler son compte depuis 1918, apporte au surplus une aide considérable (dimension financière incluse) aux mouvements révolutionnaires qu’il a aidés à se reconstituer partout. Mais, même dans les pays où, à la fin des années 1930, s’est sérieusement renforcé le mouvement communiste – cas minoritaire ‑ , la phase précédant le déclenchement de la guerre permet aux classes dirigeantes de le paralyser. En France, il y a une fraction du mouvement ouvrier correspondant à « l’aristocratie ouvrière » dont parle Lénine, la SFIO ; le jeune Parti Communiste a certes fortement progressé sur le court terme (1934-1937) mais il n’est pas assez puissant pour parer aux divisions de la classe ouvrière. L’alliance entre le patronat, l’État et l’aristocratie ouvrière ‑ sous sa forme politique de SFIO et sous sa forme syndicale de CGT de Jouhaux ‑, permet la mise hors la loi et l’arrestation des militants révolutionnaires : complètement neutralisés de 1939 à 1940, ils sont momentanément aussi impuissants que les rarissimes révolutionnaires de 1914, comme je l’ai montré dans De Munich à Vichy.

Finalement, même dans la crise de 1930 où la configuration n’était pas entièrement la même, parce que, au moins dans certains pays, un mouvement révolutionnaire s’était reconstitué, on aboutit à la veille de la nouvelle guerre générale à une configuration assez semblable à celle de 1914 : sur le court ou sur le moyen terme, la crise systémique affaiblit considérablement la classe ouvrière et les salariés, et aboutit à leur quasi-paralysie. Elle n’a pas plus abouti à une révolution générale que la précédente, à l’époque où l’impérialisme a absolument besoin de la guerre générale pour réaliser un nouveau partage du monde.

Mais les capacités de reconstitution du mouvement ouvrier ont été au cours de la Première Guerre mondiale extrêmement rapides. En 1914 règne une paralysie totale, y compris en Russie d’ailleurs, mais la guerre débouche sur une révolution sociale dans les trois ans. La situation objective a été en Russie remarquablement utilisée par le mouvement révolutionnaire, extrêmement minoritaire jusqu’à l’été 1917. La « crise générale de l’impérialisme » dont parle Lénine et la guerre consécutive débouchent sur ce premier État ouvrier, c’est à dire la première rupture avec la propriété privée des moyens de production et d’échange. Actuellement, l’impérialisme, comme avant 1914, est confronté à une crise extrêmement grave, extrêmement longue, qui dure d’autant plus longtemps qu’il a trouvé des parades très efficaces à la baisse du taux de profit. Il a pu brutalement accroître ses sphères d’exploitation, y compris par la liquidation de la propriété publique en Union soviétique et dans ce qu’on appelait la sphère d’influence soviétique. Sans parler de l’aggravation extrême de l’exploitation du travail salarié tant au centre qu’à la périphérie de la sphère impérialiste traditionnelle (celle d’avant la chute de l’URSS), dans le cadre d’une intensification de de la mondialisation du capital.

Je dis bien intensification, seulement, car il suffit de lire L’impérialisme, stade suprême du capitalisme de Lénine (cf. infra) pour comprendre que la mondialisation du capital date de plus d’un siècle. Ainsi, mieux encore que dans les années 1930, les fractions monopolistes du capital ont-elles pu maintenir voire augmenter considérablement leur profit depuis ces quarante ans.

Bref, la conjoncture est aussi noire qu’en 1914. Mais ce qui s’est passé en 1917 autorise les plus grandes espérances.

Le concept de synarchie revient beaucoup dans vos travaux, pourriez-vous nous expliquer ce qu’il représente ?

La synarchie n’est pas un concept mais une réalité tangible. C’est une forme de regroupement du capital financier ultra-concentré qui a été créée en 1922, année particulièrement importante, où la crise financière italienne entraîna une intervention massive du grand capital international. L’Italie était un pays très endetté auprès de ce dernier, qui est intervenu directement dans le règlement de sa dette, règlement financier et politique, comme l’a montré l’ouvrage de Douglas J. Forsyth, The Crisis of Liberal Italy : Monetary and Financial Policy, 1914–1922 (Cambridge, Cambridge University Press, 1993). Ces tractations fournissent la clé de la solution politique Mussolini – très proche de celle que prévoyaient récemment (et prévoient probablement toujours) les instances internationales du capital (BCE, FMI) avec la solution Monti – et qui triompha en 1926 au Portugal avec Salazar.

Donc, le capital international qui évidemment n’a pas attendu 1922 pour s’organiser, se concerte en tout cas alors en se posant une question générale : les institutions politiques ici ou là peuvent-elles permettre de régler des situations d’endettement et de crise comme celle de l’Italie ? La réponse est non : la « démocratie parlementaire » ou baptisée telle doit être remplacée par une solution à poigne qui permettra de régler la dette extérieure italienne en obtenant de la classe ouvrière, des salariés et des paysans, des sacrifices tels que l’Italie pourra honorer ses obligations financières à l’égard de ses créanciers étrangers.

C’est en cette même année que se constitue en France ce qu’on appelle la synarchie, reconstitution par un certain nombre de banquiers, financiers et représentants du capital industriel très concentré, d’un petit noyau de gens qui s’étaient retrouvés sur les bancs de l’Ecole Polytechnique ou d’autres grandes institutions aboutissant en France à la fonction de grand banquier. Pour ne pas entrer dans les détails ici, j’explique ce processus à la fois dans Le choix de la défaite sur les années 1930, De Munich à Vichy et dans la nouvelle version de mon ouvrage Industriels et banquiers français sous l’occupation, à paraître en août 2013. Donc, ces gens qui sont au départ une douzaine ‑ on en connaît onze dont la liste exacte figure dans Le choix de la défaite (p. 37)se réunissent en reconstituant une association que le polytechnicien Saint Yves d’Alveydre avait créée dans les années 1880, comme il ressort de diverses archives policières. Comme le savent ceux qui font de l’histoire intérieure, les archives de la police constituent la source privilégiée sur le détail de la vie politique d’un pays : elles décrivent avec précision le contrôle capitalistique de la presse, des partis, des institutions, des individus etc.

Cette synarchie représentait la haute banque, Banque de France incluse, sous la forme initiale de la banque d’affaires Worms, de la banque Lehideux, bientôt ‑ c’est peut-être le douzième fondateur dont on ignore le nom ‑ la banque d’Indochine, mastodonte comparable pour l’Indochine à la Banque de France puisqu’elle a le droit d’y battre monnaie. S’y ajoute un groupe inconnu de tous mais qui a pourtant une importance considérable dans le dispositif politico-électoral du grand patronat, comme énorme bailleur de fonds : le groupe de Nervo, dont un émissaire, Henry Du Moulin de Labarthète, a été un homme politique au rôle crucial entre le fascisme des années 1930 et Vichy (il fut chef du cabinet civil de Pétain). Il a, comme je le montre dans mes deux ouvrages sur l’avant-guerre, joué un rôle énorme dans la synarchie (et son aile marchante, la Cagoule) et dans le complot qui aboutit en France à la liquidation de la République. Pour parler clair, ce sont des groupes particulièrement engagés dans le commerce international, dans le transport maritime, dans le fret, dans l’investissement colonial, partie prenante du capital international et de son organisation.

La synarchie est donc une incarnation de la haute banque, de l’industrie lourde, avec le Comité des Forges et le Comité des Houillères, poids lourds de l’économie et principaux décisionnaires français. D’ailleurs, parmi les douze fondateurs, on trouve le chef du Comité des Houillères, Henri de Peyerimhoff, un des chefs aussi, dimension financière incluse, du fascisme français. La caractéristique commune de ces hommes est qu’ils sont pratiquement tous issus de l’Action française, véritable matrice du fascisme français, comme l’a montré Brian Jenkins dans une communication remarquable « L’Action française à l’ère du fascisme : une perspective contextuelle » (in Michel Dobry, éd., Le mythe de l’allergie française au fascisme, Paris, Albin Michel, 2003, p. 107-154).

Ce noyau de douze personnes est beaucoup plus étroit que ce qu’en 1936, à la faveur de la campagne électorale, la gauche appelle « les 200 familles », c’est-à-dire les deux cents plus gros actionnaires de la Banque de France. Je dirais que c’est plutôt le noyau du gouvernement de la Banque de France, sachant que ledit « gouvernement », c’est-à-dire la petite structure groupée autour du gouverneur, est à échelle plus ou moins rapprochée intégrée à la synarchie. On les y retrouve pratiquement tous. Ce petit groupe s’étoffe ensuite un peu. Son noyau économique, au milieu des années 1930 est constitué d’une trentaine de personnes : les deux principaux rapports policiers sur la synarchie, respectivement de mai ou juin 1941 (rapport Chavin, citant les 46 principaux « affiliés ») et de juillet 1942 (Service des Sociétés secrètes, 97 noms), fournissent la petite centaine des plus importants. Sur ce nombre, une trentaine de grands lieutenants financiers sont décisifs ; je qualifie ceux qui sont particulièrement utilisés à des fins de propagande de « sous-synarques » : pourvus d’un rôle important dans le dispositif idéologique et politique, ils ne sont pas des décideurs au sens propre du terme, les décideurs se bornant à ceux qui tiennent les cordons de la bourse, c’est-à-dire vraiment le cœur du capital.

Ce sont donc ces gens qui décident dans les années 1920 qu’il faut se débarrasser de la République, démocratie parlementaire qui fonctionne d’ailleurs de manière bien moins démocratique qu’il ne semble. Il faut s’en débarrasser parce que, compte tenu des enjeux des années 1920 qui viennent d’être réglés en Italie en octobre 1922, il faut établir un système politique qui empêche efficacement les masses de se défendre. Or, le système parlementaire français assure une certaine efficacité de la défense avec des partis, des syndicats qui, même compréhensifs, dociles au patronat et mollassons, sont sensibles aux desiderata de leur électorat. Ils opposent donc une force de résistance très désagréable, font tarder les solutions prescrites par le grand capital, qui considère que la suppression des partis et des syndicats par Mussolini est une bien meilleure solution.

L’affaire commence dans les années 1920 avec deux premières tentatives de putsch. J’ai évoqué ce qui s’est appelé le projet de « putsch Lyautey », préparé entre 1926 et 1928. Ensuite, vu les configurations politiques obtenues (notamment la collaboration régulière de la gauche, à l’époque le parti radical, avec la droite, pour appliquer des politiques d’austérité), la synarchie se pose moins directement la question jusqu’à l’explosion de la crise de 1929-30 et en particulier sa phase systémique bien connue de 1931.

C’est à ce moment-là que la synarchie, issue du petit noyau aristocratique du capital, s’étend dans les grandes écoles, parce qu’il lui faut disposer de grands exécutants, tant dans la gestion de ses intérêts privés qu’au sein de l’appareil d’État : c’est l’inspection des Finances, institution reine de l’école libre des Sciences politiques (prédécesseur de l’Institut d’études politiques) qui, en premier lieu les lui fournit. En 1930 est fondé le Comité X-Crise, dirigé par Jean Coutrot et ses amis, structure qui recrute à l’Ecole Polytechnique d’autres grands lieutenants dociles et bien payés, ce qui est assez facile compte tenu à la fois des pratiques techniques et de l’origine sociale des intéressés. On recrute aussi dans d’autres grandes écoles, par exemple l’Ecole Normale Supérieure, qui fournit des idéologues et des « plumes », ces jeunes gens sachant bien écrire, comme Centrale, etc. Puis, à partir de 1934-1936, la synarchie sort des bureaux de la banque Worms, qui dirige ce recrutement. Dans une phase de radicalisation populaire, d’amélioration de la défense ouvrière ou de perspectives d’amélioration, et alors qu’elle n’est qu’un petit groupuscule qui a évidemment beaucoup d’argent, qui finance les journaux, les partis, elle est contrainte de s’acquérir une assise élargie. Jean Coutrot est chargé avec d’autres de constituer de nouveaux comités que j’appelle ‑ j’en donne la liste bien sûr (Le choix de la défaite, chap. 1 et 6) ‑ comités « attrape-tout ».

Ils permettent à la banque Worms de recruter dans des milieux qui appartiennent à la petite et à la moyenne bourgeoisies et au sein, plus largement, de la gauche anticommuniste. C’est-à-dire qu’il devient indispensable de faire appel à cette aristocratie de la classe ouvrière et c’est dans ces conditions que sont recrutés des chefs syndicaux, conditions que l’on peut suivre clairement dans la correspondance policière, pas à pas, étape par étape. Cela explique que le second de Jouhaux, René Belin, ancien secrétaire général des postiers, normalement pressenti pour prendre la succession du secrétaire général de la Confédération Générale du Travail, Léon Jouhaux, est recruté entre 1934 et 1935. La synarchie, via le directeur général de la banque Worms, Jacques Barnaud, lui apporte toutes les semaines les sommes nécessaires à l’organisation de la propagande (notamment les fonds de l’hebdomadaire Syndicats, fondé en 1936 pour combattre La Vie ouvrière, hebdomadaire des « unitaires » communistes). Belin, avec son équipe, devient l’une des têtes dirigeantes de la « scission » de septembre 1939 de la CGT réunifiée en 1936. « Scission », si l’on peut dire, puisqu’il s’agit de de l’éviction par ces milieux syndicaux anticommunistes des éléments communistes révolutionnaires, grâce à l’aide à la fois du patronat et des forces répressives de l’État, police et magistrature. J’ai exposé ces choses de manière très précise, en particulier dans De Munich à Vichy et jusqu’à nouvel ordre, je n’ai pas reçu contradiction.

Il ne s’agit donc pas d’un concept mais d’une réalité, qui est niée avec acharnement par l’historiographie dominante depuis plus de quarante ans, depuis l’article célèbre mais quasi introuvable en France de l’historien américain Richard Kuisel, « The legend for Vichy synarchy » (French historical Studies, vol. VI-3, printemps 1970, p. 365-398). Son thème du « mythe de la synarchie » a été repris et répété en boucle jusqu’à aujourd’hui par à peu près tous mes collègues français, que je mets en vain au défi depuis près de vingt ans de démontrer que la synarchie n’existe pas. Le chef de file des défenseurs français de la thèse du mythe de la synarchie, Olivier Dard, infatigable pourfendeur du « mythe du complot permanent », avec l’agrément explicite de l’historiographie dominante, auteur en 1998 d’un ouvrage récemment réédité (2012), vient encore de récidiver en 2012 dans un article joliment intitulé « Mythologies conspirationnistes et figures du discours antipatronal » (Vingtième Siècle, n° 114, avril-juin 2012, p. 137-151). J’appelle depuis vingt ans mes collègues – et Olivier Dard en particulier ‑ à venir tenir un débat de nature scientifique, historiographique, sur une synarchie « qui-n’existe-pas » mais qui a fait noircir des tonnes de documents : son existence a motivé une enquête policière effectuée entre 1941 et 1948, qui a généré des pièces d’archives dont j’ai reproduit nombre d’éléments majeurs et incontestables dans mes ouvrages successifs ‑ à chaque fois d’ailleurs en en présentant de nouveaux éléments indiscutables ‑ et sachant que cette enquête sur la synarchie a constitué en réalité la partie essentielle initiale de l’instruction de Haute Cour des ministres de Vichy, en vue de leurs procès.

On l’ignore, parce que l’instruction pour trahison (pas seulement pour collaboration), c’est-à-dire pour intelligence avec l’ennemi avant et pendant la guerre, pour complot contre la République, bref, pour « complot contre la sécurité intérieure et extérieure de l’État » (formule juridique) puni de mort par les articles 75 et suivants du code pénal, qui a abouti positivement, a été abandonnée. J’en expose les raison dans les épilogues de mes deux ouvrages sur les années 1930 et dans un petit article, « Le procès Pétain, modèle de la “farce” de l’épuration », qui a été publié dans une petite revue (Faites entrer l’Infini, n° 51, 2011, p. 12-21) et qui figure sur mon site : il comporte des pièces essentielles sur la réalité de la synarchie, en particulier le compte rendu des premiers interrogatoires de Pétain par le juge d’instruction Pierre Béteille, chargé de l’enquête sur toutes les ligues fascistes de 1936 à 1939, et qui bien que frappé par la retraite, est rappelé en 1945 pour participer à l’instruction des ministres de Vichy. Au cours de ces interrogatoires de mai-juin 1945, où Béteille interroge Pétain avec franchise (ce qui ne se produira plus), il lui déclare nettement qu’il sait tout : à savoir que Pétain a été l’émissaire de la Cagoule et de la synarchie pour liquider la République et pour constituer un État qui, à la faveur de l’invasion, permettait de régler tous les problèmes dont se plaignaient les fractions impliquées dans le complot, problèmes insolubles sans l’aide et la poigne de l’occupant.

Par conséquent, la dénégation, au motif que l’existence de la synarchie aurait été dévoilée par une série d’éléments d’extrême-droite (les « collabos de Paris » contre ceux de Vichy), s’apparente à la tactique d’intimidation habituelle, devenue systématique depuis le 11 septembre 2001 pour faire taire l’adversaire, toujours taxé de « conspirationnisme » ou d’appartenance au camp de « l’histoire complot ». Si un fasciste dit que le noir est noir, par réaction on va dire que c’est blanc, ce qui est une aberration bien entendu. Ce n’est pas parce que l’infâme antisémite Henri Coston, dont les archives policières établissent qu’il a été payé dès l’avant-guerre (et pendant) par les Allemands, de même que par le patronat français, ça n’est pas parce que Coston a dit que la synarchie existait que la synarchie n’existe pas. La synarchie existe et continue à exister à tel point que les Renseignements généraux en suivent les membres et les chefs dans les années 1950 et 1960 (fonds auxquels j’ai eu accès) : les fonctionnaires des RG font alors toujours remarquer qu’un tel et un tel appartiennent à la synarchie ou en sont des éléments dirigeants.

Si la synarchie n’existe pas pour les historiens français, je peux vous affirmer qu’elle existe bel et bien dans la correspondance policière courante et, d’ailleurs, dans un échange sur France Culture, il y a deux ans tout juste, le 6 avril 2011, entre Jacques Attali, promoteur d’un gouvernement mondial « démocratique » et d’une Constituante européenne, et Alain-Gérard Slama, chroniqueur au Figaro-Dassault et membre du club Le Siècle : le premier évoqua la « synarchie » comme une évidence, prétendant rêver d’une « synarchie transparente » (antagonisme dans les termes). Ce cri du cœur est significatif, Attali étant un représentant des milieux du cœur de la synarchie, comme ancien du Corps des mines (reçu premier au concours de l’Ecole Polytechnique, il a par conséquent été intégré, d’office, dans ledit Corps, bien qu’il en ait démissionné aussitôt).

Comme beaucoup de gens bien informés, Attali sait parfaitement ce qu’est la synarchie, mais pour la connaître quand on n’appartient pas à ces milieux, il faut manier les sources, ce que je fais pour ma part depuis 1970 et, en ce qui concerne les sources directes de la synarchie, depuis l’ouverture des fonds des années 1930 (1999). Tant que les historiens bien-pensants ne se seront pas colletés sérieusement avec ces archives, ils continueront sans état d’âme à clamer, sur les grands moyens d’information ‑ lesquels me sont interdits ‑ que la synarchie est un mythe de conspirationnistes, de crétins ou de canailles. Les archives que j’ai consultées (années 1920-1960) le prouvent, cette synarchie a eu des aspects internationaux, et ses formes internationales actuelles sont directement issues de cette phase initiale. Et je ne vois pas d’ailleurs pourquoi on nous contesterait, même en l’absence de sources strictement contemporaines, l’idée que des gens qui passent leur temps à se concerter, à Washington, à Davos et ailleurs, de manière plus ou moins secrète, ont quelque chose à se dire et ne perdent pas leur temps en se retrouvant strictement entre eux ici ou là. Or, les archives policières consultables sur les décennies antérieures nous permettent précisément de comprendre quand et où ces milieux (dont sont issus nos actuels synarques) se sont réunis et pour quoi faire.

Vous avez initié un débat sur la collaboration de certains industriels appartenant au grand capital occidental, comme Renault en France, qui a débouché en justice. Où en êtes-vous dans ce combat ?

Je ne dirais pas qu’on a initié un débat sur la collaboration, on a cherché à initier un débat sur la collaboration sachant que les héritiers de Renault ont disposé d’une assise médiatique qui nous a été entièrement refusée. A partir de 2011, la grande presse, Le Monde en tête, a soutenu les héritiers Renault, leur a laissé la parole de manière exclusive, n’a jamais consenti à l’association « Esprit de Résistance », qui combat la « réhabilitation » de Louis Renault et celle de tous les collaborationnistes, le moindre accès à l’expression publique. Au surplus, le débat que j’ai tenté depuis les années 1990 d’avoir avec mes collègues sur la synarchie et sur la collaboration industrielle, bancaire et financière, n’a pas eu lieu avant l’action en justice des héritiers Renault, ni depuis. Il est plus que jamais verrouillé. On évoquait tout à l’heure la synarchie ; j’ai écouté le 27 mars dernier sur France Culture une émission de « La fabrique de l’Histoire » où il a été question avec une discrétion de violette des inspecteurs des finances : on a appris qu’ils avaient joué un rôle particulièrement important dans les années 1930 et sous l’Occupation, mais on ne nous a fourni aucune précision sur cette intéressante affirmation. On nous fait des biographies et dictionnaires de ces hauts fonctionnaires (souvent transformés en grands patrons privés) sans nous expliquer comment ils ont contribué tant aux malheurs de la France qu’aux misères de la population française. Donc, non, il n’y a pas de débat. Il faut observer d’ailleurs qu’aussi méritoires que soient nos soutiens, nous avons dû obtenir quelque 3 à 4000 signatures à notre pétition sur Renault, alors que Brigitte Bardot a obtenu sur la préservation des éléphantes du parc de la Tête d’Or à Lyon 33 000 signatures en trois jours ! Je mesure à cette comparaison la faiblesse actuelle du mouvement de protestation contre l’intoxication idéologique générale.

Notre petite association est fort utile, de même que les travaux historiques que je me félicite d’avoir conduits à la demande de camarades militants ouvriers de la Régie, qui avaient eux-mêmes lutté pendant des décennies contre les tentatives de réhabilitation de Renault : je me félicite donc que nous ayons été la petite mouche du coche qui a gêné les héritiers Renault. Je tiens d’ailleurs à souligner à quel point la campagne pour Renault (et désormais pour son homologue lyonnais, Marius Berliet) : 1° exprime la puissance idéologique patronale d’aujourd’hui ; 2° a été facilitée par la situation dans laquelle l’historiographie française se trouve placée depuis trente ans, précisément parce qu’elle est privée de l’indépendance qui devrait être la sienne, que la recherche financée par le capital ‑ privé et public l’a emporté sur le reste, particulièrement en histoire économique. Tout ceci nous donne une idée de ce que l’université à la sauce dite « libérale » en cours de casse depuis des années sous l’égide de l’Union Européenne va produire en matière de recherche historique sérieuse.

Dans un petit ouvrage L’histoire contemporaine toujours sous influence, publié par le Temps des Cerises en 2012, j’ai notamment fait le point sur le dossier Renault, qui m’apparaît en termes historiographiques essentiel dans cette affaire de collaboration du grand capital. Je pense en effet que l’historiographie dominante française a fortement contribué, depuis des décennies, à créer d’excellentes conditions pour le lancement , depuis 2011,de la bruyante campagne des héritiers Renault sur leur grand-père charmant, absolument pas fasciste mais démocrate, pas collaborateur, presque ou tout à fait résistant, à accréditer l’idée émouvante qu’ils avaient souffert toute leur enfance d’être traités d’enfants ou petits-enfants « de collabo » et qu’ils avaient pour devoir grand-filial d’œuvrer à la réhabilitation de leur grand-père. J’ai étudié dans L’histoire contemporaine toujours sous influence le lent cheminement discret de ce qui a éclaté aux yeux du public en janvier 2011 – pour couvrir l’attaque financière contre l’État des mêmes petits-enfants, le 9 mai 2011, en vue d’indemnisation des actifs de la Société anonyme des usines Renault confisquée le 16 janvier 1945. Cette affaire est un des éléments affligeants de l’historiographie dominante, mais s’affliger ne sert à rien : nous sommes dans un contexte général funeste à l’indépendance historique et celle-ci refleurira quand les grands propriétaires des moyens de production et d’échange ne disposeront plus des moyens d’exercer une influence délétère sur l’indépendance et la qualité de la recherche.

Ceci étant, les héritiers ont été déboutés de leur demande, échec qui succède à celui de leur père (fils de Louis Renault) et grand-mère (veuve de Renault), puisqu’ils ont échoué en appel devant le tribunal de Grande Instance. Ils ont déposé recours devant la Cour de Cassation et ils ne nous ont pas caché via leurs avocats qu’ils avaient l’intention de s’adresser à la Cour de justice européenne, laquelle apporte de longue date sa caution et son appui à des pratiques telles que la récupération par les héritiers des nazis des propriétés confisquées en 1945 dans toute l’ancienne sphère d’influence soviétique. Je suis persuadée que non seulement les mesures spécifiquement françaises comme l’émergence de la « question prioritaire de constitutionnalité », novation juridique (2008), mais aussi les projets belges de remboursement des Flamingants ainsi que leur réhabilitation, ont placé les héritiers dans une conjoncture favorable : comme l’a avoué Hélène Renault-Dingli, vedette avec son mari Laurent Dingli, historien « moderniste », spécialiste d’un fils de Colbert, transformé pour la circonstance en biographe de Louis Renault (2000), il fallait profiter de la « fenêtre » ouverte dans la décennie 2000 : avant, c’était trop tôt, après, ce serait trop tard, bref, il y avait un bon moment sur lequel il fallait se précipiter, bon moment qui a été compromis grâce à nous. Je suis ravie d’avoir eu l’occasion de donner une sorte de développement civique à mes recherches scientifiques, sachant que j’ai passé récemment aux Archives nationales un an complet dans les seuls fonds François Lehideux-Comité d’organisation de l’automobile, ce qui m’a permis d’apprendre des choses bien pires encore et beaucoup plus précises que ce que je savais dans les années 1990.

Tout ceci m’a aidée à constituer un dossier comportant un certain nombre de pièces aveuglantes et qui, j’en suis persuadée, ont fini par gêner les héritiers Renault. Un journaliste me disait récemment que j’étais en quelque sorte leur « bête noire », hypothèse vraisemblable puisque M. Dingli me consacre une rubrique, dans son site Louis Renault (« réponse à l’historienne Annie Lacroix-Riz ») : l’essentiel de sa rubrique consiste à mettre en exergue mes sympathies politiques communistes, évidemment sans rapport avec mes éventuels talents d’historienne puisqu’on doit me juger, en tant qu’historienne, sur les pièces (originales) que je présente, et non sur mon appartenance politico-idéologique, qui ne concerne pas M. Dingli – lequel ne nous a d’ailleurs pas précisé la sienne. Par ailleurs, dans sa « réponse à Annie Lacroix-Riz », il ne produit que des pièces postérieures à l’Occupation, notamment tel arrêté de cour de justice de 1949 décrétant que puisqu’on a innocenté tous ces grands coupables, il n’y a pas de raison de ne pas innocenter les suivants ou que « Renault n’a pas fabriqué de chars ».

Il s’agit donc de « démonstrations » historiques fantaisistes, qui ne peuvent impressionner qu’en raison de l’effarante intoxication historique à l’œuvre depuis 30 ans. Plus les sources s’ouvrent, plus il nous est facile de faire une histoire scientifique ‑ accablante, c’est incontestable, pour les élites financières de notre pays et des autres pays ‑, et plus nous régressons dans la présentation, à la population en France et ailleurs ‑ parce qu’en Belgique c’est le même cas ‑, des réalités historiques des années 1930-1940 et de l’après-deuxième guerre mondiale, sans parler de la période récente. Le combat continue donc.

En voyant toutes ces guerres néocoloniales où le capital redouble de férocité à vouloir dilapider les richesses des autres nations, y a-t-il une nécessité de relire « l’impérialisme, stade suprême du capitalisme » de Lénine ?

C’est très simple, je commençais tous les cours de première année de licence sur le monde en 1914 (leçon marquant le début du programme), en priant mes étudiants, à leur stupeur sinon à leur indignation, notre jeune génération ayant été nourrie, et d’abondance, au lait de l’intoxication historique, de lire attentivement L’impérialisme, stade suprême du capitalisme de Lénine, qui vient d’ailleurs d’être réédité en France au Temps des Cerises. Évidemment, il est reconnu depuis longtemps que la Première Guerre mondiale est l’aboutissement d’un grave conflit interimpérialiste, et je leur expliquais qu’à la fois sur la définition de l’impérialisme et sur le descriptif de la mondialisation du capital atteinte en 1913, il fallait lire l’ouvrage de Lénine pour son contenu scientifique, sa pure et simple description de l’état mondial de l’économie, dressé sur la base des études d’économistes universellement reconnus. On comprend à la lecture de ce descriptif documenté qu’on nous abreuve d’âneries en prétendant que la mondialisation du capital est récente, puisque quand Lénine présente la première guerre mondiale comme une des manifestations de l’explosion de la crise générale de l’impérialisme, il présente un tableau de la concentration bancaire ‑ et un tableau précis ‑ qui fait même douter des capacités du capital à se concentrer encore. Et pourtant, on sait que c’est le cas : il a fait beaucoup mieux depuis 1913…

Si on lit Lénine, on se rend compte qu’on va devoir à nouveau réfléchir sur le concept de crise générale de l’impérialisme et ne pas croire qu’il est immortel, sous prétexte que le capitalisme dispose d’amples parades ‑ Marx l’avait montré dans Le Capital : le mode de production capitaliste est aussi mortel que son prédécesseur féodal.

La phase systémique de la crise va générer à nouveau, exactement comme autour de 1914, cette pensée critique qui a pratiquement disparu, ce qui nous rend incapables aujourd’hui de réfléchir sur le concept de baisse tendantielle du taux de profit, sur la définition de l’impérialisme, sur le lien organique entre capitalisme et guerres. Bref je ne saurais me renier, moi qui ai choqué des générations d’étudiants pendant 26 ans d’enseignement universitaire, en leur disant : « Abandonnez vos préjugés et vos préventions et procurez-vous L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, vous serez et vous sentirez plus intelligents après sa lecture ».

Je voudrais ajouter que quand vous avez lu cet ouvrage et confrontez cet apport aux connaissances historiques accessibles aujourd’hui, vous constatez que la Première Guerre mondiale et la Deuxième Guerre mondiale ont été précédées d’une série de guerres de rapines impérialistes. Vous observez aussi que depuis 1945, cette politique de pillage, notamment (mais pas seulement) américaine, n’a jamais cessé, mais s’est au contraire intensifiée. Vous observez enfin que, dans la phase d’accélération de la présente crise de l’impérialisme, en particulier depuis plus de vingt ans, depuis la première attaque contre l’Iraq, nous sommes entrés dans une phase de guerres impérialistes continues, sortant d’une guerre pour entrer dans une autre, vous vous dites qu’à la lueur de ce que nous enseigne l’histoire, nous sommes entrés dans une phase qui ouvre sur les questions suivantes : soit, vu la gravité de la crise, le capital va être en mesure de déclencher une guerre générale parce qu’il ne peut régler la crise des débouchés par la voie pacifique et ne s’est heurté à aucune opposition intérieure violente, soit les salariés diront NON, dans un pays au moins, et une profonde mutation se produira, de nature à arrêter le processus fatal. Deuxième occurrence qui ne s’est présentée ni en 1914 ni en 1939.

Pour mieux comprendre, faisons exceptionnellement de l’histoire avec des « si ». Si en 1931, le peuple allemand avait dit non au projet de règlement de la dette, qui passerait d’abord par la tonte de la classe ouvrière allemande, puis par la tonte générale des peuples d’Europe (même si le pillage valut des miettes à la classe ouvrière allemande dans le cadre de la deuxième guerre mondiale), si donc elle avait dit non, l’impérialisme se serait trouvé dans une situation plus délicate pour déclencher une guerre générale. Autre supposition ‑ et là, le phénomène est mieux connu, puisque la Deuxième Internationale avait seriné qu’elle ferait barrage à une guerre impérialiste ‑, si la classe ouvrière en 1914 s’était dressée contre la guerre impérialiste, il n’y en aurait pas eu…

Toute crise systémique ouvre sur les mêmes questions. Est-ce qu’aujourd’hui, à ce stade très avancé de la crise de surproduction capitaliste, la guerre générale pourra être évitée si aucun peuple ne dit non, exactement comme avant 1914 et avant 1939 ‑ en 1939, il y avait bien l’Union soviétique mais elle était en position si minoritaire et isolée qu’elle était incapable de s’opposer au conflit interimpérialiste, qui au surplus la visait directement ? Je ne vois pas par quel miracle le capitalisme serait soustrait à la nécessité, pour ouvrir les marchés, d’initier une guerre générale, sachant qu’il a fait précéder cette phase par une conjonction de guerres de rapines impérialistes inouïes. Inutile de préciser où se déroulent ces guerres de rapines impérialistes, encore que les populations soient si trompées sur leurs enjeux qu’on leur fait volontiers croire, par exemple dans les cas de la Libye et de la Syrie, qu’elles ont lieu pour défendre la démocratie et combattre le « terrorisme ».

La mesure inouïe qui frappe les Chypriotes du point de vue de la liberté du capital ‑ je ne parle pas de la légitimité éventuelle de taxer des capitaux issus de la fraude fiscale, je parle de la mesure prise qui est pour le capitalisme une mesure gravissime contre ses règles mêmes de fonctionnement, puisqu’on ne fait pas supporter le même sort aux capitaux issus de la fraude fiscale qui s’accumulent en Suisse ou au Luxembourg, etc. – démontre qu’on s’oriente vers une dictature apparentée au fascisme : on use de la poigne, contre le vœu des populations et de leurs représentants élus, en recourant aux décrets. Ce traitement impitoyable est imposé à Chypre, alors même qu’il vient d’y être découvert des réserves gigantesques de gaz naturel, de même que le sort cruel réservé par les impérialismes étrangers à la Syrie a suivi d’assez peu des découvertes du même genre. Nous sommes donc entrés dans un processus de rapines interimpérialistes encore plus impressionnant qu’avant 1914 et avant 1939. Le meilleur conseil que je peux donner à votre lectorat, c’est ‑ s’il ne l’a déjà fait ‑ de se précipiter chez son libraire ou à la bibliothèque municipale pour lire L’impérialisme, stade suprême du capitalisme et réfléchir mieux aux moyens à mettre en œuvre pour essayer de se sortir aux conditions les moins féroces possible de la situation dramatique où nous sommes ou d’éviter d’entrer dans la fournaise de l’enfer.

Pourriez-vous nous parler de votre dernier ouvrage ?

Depuis plusieurs années, après la rédaction de mes ouvrages sur les années 1930, mon éditeur m’avait demandé de travailler sur les élites françaises entre la deuxième guerre mondiale et la Pax americana ‑ le triomphe américain. J’avais commencé à le faire en travaillant pendant près de quatre ans sur les fonds de la Haute Cour, ceux de l’instruction des procès d’après-guerre des ministres de Vichy. Les travaux que j’ai réalisés depuis 1999, grâce à l’exploitation de fonds des années 1930 jusqu’alors bloqués, m’ont permis d’établir formellement ‑ ce que je ne pouvais faire que d’une manière hypothétique auparavant – la nature du lien entre les années 1930 et les années 1940. Au cours de ces années où j’ai travaillé en très large partie sur l’Occupation (d’ailleurs, même les fonds des années 1930 provenaient eux-mêmes très souvent de séries relatives aux années d’avant-guerre et de guerre), j’ai forcément trouvé des éléments qui permettaient d’innover par rapport à ce que j’avais fait précédemment dans l’ouvrage intitulé Industriels et banquiers sous l’occupation, la collaboration économique avec Vichy et le Reich.

Quand mon éditeur m’a demandé début 2012 si je voulais bien en faire une réédition, je me suis précipitée sur la proposition parce que malgré l’ampleur de la documentation qui avait servi à rédiger l’édition de 1999, ma vision avait été transformée par la consultation des archives débloquées. Les nouvelles recherches, étendues sur plusieurs années, ont éclairé, modifié, ce que j’avais écrit jusque là, même si l’essentiel de ce que j’avais avancé reposait sur des données et des hypothèses solides. Mes hypothèses ont donc été confirmées et j’ai pu poser de nouvelles questions et affermir ma problématique générale. La question ne se posait plus de savoir si la synarchie avait existé : il s’agissait désormais de savoir si une fraction très concentrée du capital avait été en mesure de réaliser son projet de concentration accélérée du capital et de baisse drastique des salaires dans les conditions spécifiques d’une présence allemande après invasion ; c’est à dire après avoir renoncé à livrer combat contre le Reich qui, lui, comptait faire la guerre. Autrement dit, était évacuée la supposition qu’il avait fallu se résoudre à une collaboration sous contrainte : les sources démontraient catégoriquement, comme je l’avais pressenti dans les années 1990, que cette collaboration avec l’ennemi désormais sur place était indispensable pour appliquer le programme de concentration, dans un cadre dit « continental » ou « européen » sous la tutelle du Reich. C’est dans ce contexte-là qu’a été accueilli l’occupant prévu, attendu, souhaité, particulièrement en France où la classe ouvrière avait montré des réticences particulières à l’application d’un programme de réduction drastique des salaires.

La précision des sources m’a permis de faire un ouvrage vraiment neuf sans remettre en cause l’équilibre ou le plan général de l’ouvrage (par exemple : le distinguo entre plusieurs niveaux de collaboration, la périodisation du passage de la tutelle allemande à la Pax Americana ou le traitement de la guerre sociale). Elle m’a permis aussi d’abandonner la tentative de discussion unilatérale avec des collègues qui continuent, quinze ans plus tard, à rejeter tout débat sur la collaboration et sur la synarchie. Abandon d’autant plus aisé que dans L’Histoire contemporaine toujours sous influence paru en 2012, j’ai abordé cette question du débat impossible, décisive parce que la qualité du travail historique est structurellement liée à l’indépendance des historiens. L’abondance et la qualité de mes sources originales me dispensent de tenter de démontrer que les sources a posteriori sont nulles et non avenues quand elles ne sont pas confrontées aux sources strictement contemporaines des faits étudiés. Cela m’a permis d’évincer de l’ouvrage l’aspect polémique de sa 1e édition ; de consacrer un chapitre entier aux liens entre la pré-collaboration et la collaboration, chapitre qui montre que toutes les étapes de la collaboration sont déjà présentes dans l’entre-deux-guerres, avec une accélération extraordinaire à l’ère « munichoise » (1938 – juin 1940) ; de développer l’exposé sur l’accueil de l’occupant, avant de reprendre le même plan qu’auparavant.

Les nouvelles archives découvertes feront passer celles de 1999 pour un peu tièdes ; elles sont tellement effroyables que je m’efforce à une réserve accrue dans mon propre commentaire d’historienne. Non seulement on ne peut pas imaginer, si on n’a pas les sources directes en mains, à quel degré d’atteinte aux intérêts des populations la concentration du capital a conduit le noyau concentré de celui-ci, mais on ne pouvait imaginer avant l’ouverture des fonds d’instruction des procès des ministres de Vichy et des fonds policiers, à quel niveau de concentration du pouvoir on était parvenu dès avant Vichy puis sous Vichy, c’est à dire à la fusion entre le sommet de la structure étatique et le grand capital lui-même. Je l’avais déjà démontré puisque les synarques occupaient tous les ministères économiques, mais ce que je montre là, c’est comment les synarques eux-mêmes, émissaires de leurs banques, de leurs entreprises industrielles, ont directement servi les intérêts de leurs groupes industriels et bancaires – et les leurs mêmes. Cela, je ne le savais pas avec cette précision il y a quinze ans.

Ce sont ces sources nouvelles qui m’ont permis de montrer comment des opérations d’association de capitaux qui avaient été retardées de plusieurs mois ‑ ce qui semblait accréditer la thèse développée après la Libération par la défense du grand capital, que ce dernier avait essayé de résister avec la dernière énergie à l’association du capital allemand ‑ n’avaient tardé que parce que ses bénéficiaires avaient exigé de l’État une totale franchise fiscale. Par exemple, l’affaire des mines de cuivre de Bor est entièrement éclairée maintenant : la banque Mirabaud a obtenu, mais il a fallu plusieurs mois pour y parvenir, de faire payer par le contribuable français le cours de rachat des titres par les Allemands (payé par le contribuable français) à 35 fois le cours, sans avoir à payer le moindre sou de plus-value fiscale pour gain exceptionnel. Cela donne un parfum particulier aux lamentations fiscales d’aujourd’hui de la part du grand capital. Les sources m’ont permis également de préciser les chapitres 9 et 10 concernant, d’une part, le passage des élites (avec l’adaptation politique nécessaire) du Blitzkrieg à la Pax Americana, et, d’autre part, la guerre sociale effroyable, impitoyable, à laquelle le grand capital s’est livré pendant la crise puis l’Occupation : la baisse considérable des salaires a rendu nécessaire la mise en place d’une répression féroce à laquelle ont été personnellement associés tous les grands synarques.

J’ai trouvé des dossiers stupéfiants, inaccessibles dans les années 1990, sur la collaboration explicite entre la police d’entreprise, la police française et la police allemande. Autrement dit, la thèse du patronat préoccupé de seules « logiques de gestion », techniques, et détaché des choses politiques et idéologiques, soutenue par les journalistes économiques Rochebrune et Hazera,dans Les patrons sous l’Occupation (Paris, Odile Jacob, 1995) est contredite par les archives strictement contemporaines des faits. Les documents originaux démontrent que le haut patronat mène sans répit la guerre sociale. Elle n’a pas seulement concerné les ouvriers ou ce que le communiste Fernand Grenier a qualifié au procès Pucheu (mars 1944, à Alger) de guerre d’ « extermination des cadres du mouvement ouvrier » ‑ guerre à laquelle la synarchie avait délégué directement l’un des siens, Pierre Pucheu, comme ministre de l’intérieur de Vichy. Elle n’a pas seulement visé les juifs, sur la spoliation desquels j’ai découvert de nouvelles choses importantes alors que j’en avais mis beaucoup à jour lors de mes recherches précédentes. J’ai par exemple appris, ce que j’ignorais totalement avant la consultation pendant un an des fonds Lehideux, obtenue en dérogation (ils ne sont toujours pas ouverts car Lehideux est décédé depuis moins de 25 ans ‑ en 1998), que la concentration du capital à marches forcées avait visé aussi le petit capital (« aryen » inclus) : sous l’égide des comités d‘organisation fondés le 16 août 1940 par une tête de file de la synarchie, c’est à dire Jacques Barnaud, directeur général de la banque Worms pourvu de divers postes étatiques depuis 1939-1940, le processus avait permis d’éliminer les petits concurrents tout en préparant en compagnie des Allemands et depuis 1941 (je dis bien 1941) le travail forcé ou service du travail obligatoire définitivement établi par le décret du 16 février 1943. Les archives Lehideux-Comité d’organisation de l’automobile administrent de ce point de vue une démonstration irréfutable et horrifiante. Le travail indépendant sur ces sources permet donc à l’Histoire de progresser, et l’amélioration des conditions objectives générales assurera sans aucun doute le retour massif de l’historiographie française à la curiosité et à l’esprit critique. Les mauvaises conditions générales, qui ont duré plus de trente ans (maintenues à l’heure où je parle), m’auront laissée assez isolée sur cette piste, mais, comme disaient les anciens Romains: Scripta manent (les écrits restent), et du succès des carrières, il ne demeure, à long terme, rien. Je n’ai pas perdu au change.

J’aurais aimé vous poser une question sur l’Algérie mais je ne pense pas que vous ayez travaillé sur ce sujet. Pouvez-vous nous en dire un mot ?

En effet, je n’ai pas travaillé sur l’Algérie, la plupart des archives étant inaccessibles au ministère de l’intérieur (mais seulement sur les protectorats du Maghreb, dépendant du ministère des Affaires étrangères – et de ses archives : Les Protectorats d’Afrique du Nord entre la France et Washington du débarquement à l’indépendance 1942-1956, Paris, L’Harmattan, 1988). À l’heure où l’on commence à traiter largement de la répression ‑ ce dont on ne peut que se réjouir ‑ en mettant l’accent sur les pratiques horribles des tortionnaires, on semble oublier que ces tortionnaires n’ont pu torturer, et fort longtemps, que parce que les forces les plus concentrées du grand capital ont eu besoin de la guerre d’Algérie et particulièrement besoin de la prolonger quand, en 1955, ont été découvertes les réserves de pétrole du Sahara : nous voilà au cœur de ce que nous avons dit tout à l’heure sur les découvertes de gaz si funestes à la Syrie. Il n’était naturellement pas question de lâcher le morceau avant des négociations très intenses sur le partage de ces réserves. Il se trouve qu’en consultant aux archives de la préfecture de police des fonds des renseignements généraux relatifs aux grandes banques ‑ fonds que je n’ai pas exploités puisque je ne travaille pas sur l’Algérie ‑, j’ai trouvé des fiches attestant que les grandes banques telles que la banque Worms, de Paris et des Pays-Bas, etc. avaient enjoint leur État, mis plus étroitement encore à leur service depuis le coup de force de De Gaulle de mai 1958, pour faire durer la guerre tout en tuant beaucoup de monde : il fallait préparer l’avenir avec notamment cette répartition des ressources du Sahara.

Or, on ne nous en a rien dit, mais les généraux Aussaresse, Massu et compères ne peuvent pas œuvrer sans mission du pouvoir politique, lequel n’est rien sans la grande banque qui le mandate. Et cela, la population l’ignore toujours.

On ne fera une bonne histoire de la guerre d’Algérie que quand on dévoilera ces liens financiers que mes sources éclairent si nettement et brutalement pour l’entre-deux-guerres et l’Occupation. C’est bien entendu une méthode qui requiert application dans n’importe quelle partie de l’Histoire. Donc, non, je ne travaille pas sur l’Algérie mais ma conception très extensive de la consultation d’archives m’a mise en mesure de rencontrer l’Algérie parce que ces grandes banques incluaient, et combien, l’Algérie dans leurs champs d’intérêt. Or, dans les années 1950, l’Algérie a été un de leurs grands centres d’intérêt et, on le sait, elle continue de l’être.

Pensez-vous que l’humanité saignée par le capital peut espérer des lendemains meilleurs ?

J’ai plutôt pour habitude de répondre aux questions en tant qu’historienne, bien que je ne me dérobe pas en tant que citoyenne,. Or, c’est en tant qu’historienne que je peux faire observer que le sort des deux dernières crises systémiques nous apporte des enseignements majeurs, incitant à l’optimisme. Que pouvons-nous en effet observer ? Que les populations étant dans l’ensemble patientes et pacifiques, elles supportent beaucoup et même énormément. S’il est un moment où elles cessent de supporter, c’est précisément ce moment particulier des crises systémiques, propice aux fractures, que l’histoire du capitalisme mais aussi celle des phases antérieures au capitalisme nous ont permis de saisir. Je fais allusion notamment à la disparition, dans le cas français, du mode de production féodal, avec la Révolution française. Comme le disait Lénine, et je ne peux comme historienne que partager cet avis, les révolutions éclatent quand « ceux d’en bas » ne peuvent plus supporter « ceux d’en haut ». Or, il se trouve qu’historiquement, le seul moment où « ceux d’en bas », très longtemps dociles et patients, cessent de supporter « ceux d’en haut », n’est observable qu’à l’occasion des crises systémiques : c’est-à-dire quand « ceux d’en haut », pour s’éviter toute perte de revenu voire pour continuer à augmenter ce dernier (rente foncière, puis profit), exercent sur ceux qu’ils dominent des pressions si écrasantes, réduisent leurs revenus de façon si drastique, que les pressurés  ne peuvent plus survivre ou continuer à vivre « comme avant » : à ce moment-là, jamais prévisible, seulement constatable, après coup, par les historiens, ça craque. Ça s’appelle une révolution.

Ce qui rend donc optimiste, c’est que ce qui s’est produit en 1917 et en 1945 dresse une perspective intéressante de ce qui pourrait se produire. Moi qui connais Molotov et Staline par les sources et des ouvrages fondés sur des sources sérieuses, j’ai particulièrement apprécié une remarque qu’on trouve dans les entretiens de Molotov avec Tchouev, parus curieusement en 1995 chez un grand éditeur français (Félix Tchouev, Conversations avec Molotov. 140 entretiens avec le bras droit de Staline, Paris, Albin Michel, 1995 (édition russe, 1991). « Staline tenait le raisonnement suivant : la Première Guerre mondiale a arraché un pays à l’esclavage capitaliste. La Deuxième Guerre mondiale a donné naissance au système socialiste et la troisième en finira à tout jamais avec l’impérialisme… » (p. 97). Les Soviétiques en 1946-47 ont peut-être cru qu’il allait se passer avec la crise systémique suivante des choses semblables à celles qui avaient suivi les deux guerres mondiales, c’est-à-dire qu’ils ont cru que la crise d’après-guerre, très grave aux Etats-Unis en 1947-48 et qui a entraîné la guerre de Corée, allait déboucher aussi vite que ça avait été le cas avec la crise de 1929, qui n’avait duré que dix ans avant de déclencher la guerre générale. Je crois que nous sommes parvenus à un moment historique où une telle remarque prend son sens. Si l’impérialisme ne réussit pas à réduire la planète en cendres, il est de fortes chances que la propriété privée des moyens de production et d’échange ne résiste pas à la phase historique suivante. Evidemment, on ne connaît pas la durée d’une phase historique, sera-ce cinq ans, dix ans, vingt ans ? Mais moi qui ne suis pas forcément optimiste sur le court terme et qui me retourne sur des décennies de blocage intégral, je suis très optimiste sur le moyen terme qui sera peut-être d’ailleurs du court terme.

Je voudrais terminer sur la conclusion du « rapport sur la Révolution de 1905 » rédigé par Lénine début janvier 1917. « Le silence de mort qui règne actuellement en Europe ne doit pas nous faire illusion. L’Europe est grosse d’une révolution. Les atrocités monstrueuses de la guerre impérialiste, les tourments de la vie chère engendrent partout un état d’esprit révolutionnaire, et les classes dominantes, la bourgeoisie ainsi que leurs commis, les gouvernements, sont de plus en plus acculés dans une impasse, dont ils ne peuvent se tirer sans de très graves bouleversements. De même qu’en 1905, le peuple de Russie, conduit par le prolétariat, se souleva contre le gouvernement du tsar afin de conquérir une république démocratique, de même on verra dans les années à venir, par suite de cette guerre de brigandage, les peuples d’Europe se soulever, sous la conduite du prolétariat, contre le pouvoir du capital financier, contre les grandes banques, contre les capitalistes; et ces bouleversements ne pourront se terminer que par l’expropriation de la bourgeoisie et la victoire du socialisme. Nous, les vieux, nous ne verrons peut-être pas les luttes décisives de la révolution imminente. Mais je crois pouvoir exprimer avec une grande assurance l’espoir que les jeunes […] auront le bonheur non seulement de combattre dans la révolution prolétarienne de demain, mais aussi d’y triompher. » (Œuvres complètes, tome 23, Éditions Sociales, Paris, Éditions en langues étrangères, Moscou, 1959, p. 277 (259‑277) souligné par ALR).

Comme le constataient Marx et Engels, « Il se passe dans les temps de révolution en deux mois plus de choses qu’en deux-cents ans auparavant ». Lénine avait dit après l’échec de la révolution de 1905 que la révolution était condamnée pendant cinquante ans sauf crise ou guerre ; il y a eu les deux, qui ont amené la Révolution de 1917.

Entretien réalisé par Mohsen Abdelmoumen et Jocelyne De Ruytter

Biographie succincte d’Annie Lacroix-Riz :

Annie Lacroix-Riz (née en 1947) est une historienne française, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Paris VII – Denis Diderot, ancienne élève de l’Ecole normale supérieure de Sèvres, agrégée d’histoire, docteur ès lettres, spécialiste des relations internationales dans la première moitié du XXe siècle et de la collaboration. Ses travaux portent sur l’histoire politique, économique et sociale de la IIIe République, de Vichy et de l’après Seconde Guerre mondiale, ainsi que la politique extérieure du Vatican depuis la fin du XIXe siècle, les relations Europe-États-Unis au XXe siècle, et la stratégie des élites politiques et économiques françaises avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Elle est également connue pour son engagement communiste, et membre du PRCF. Son site met en ligne plusieurs de ses articles ainsi que des vidéos de ses conférences.

http://www.historiographie.info/

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