Alain Charret à Algeriepatriotique : «Le printemps arabe a redonné espoir aux radicaux»

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Alain Charret. D. R.

Alain Charret. D. R.

 

Algeriepatriotique : Beaucoup de spécialistes du renseignement s’accordent à dire que le désert libyen est devenu un sanctuaire pour les terroristes, qu’en pensez-vous ?

Alain Charret : Le président nigérien Mahamadou Issoufou l’a rappelé, encore récemment, en déclarant que les auteurs du double attentat meurtrier qui a frappé le Niger le 23 mai seraient venus du sud libyen. Il a même ajouté que d’autres attaques qui pourraient frapper des pays voisins comme le Tchad étaient en cours de préparation. Ce n’est pas vraiment une surprise. Depuis l’intervention française au Mali, on a pu remarquer un repli des membres de différents groupes djihadistes dont Al-Qaïda au Maghreb islamique. Certains spécialistes affirment même que ce repli avait débuté juste avant l’intervention française. Cette zone sert de refuge, voire de base arrière, à toutes sortes de djihadistes et de contrebandiers. L’État libyen, tel qu’il est maintenant, n’est pas en mesure de contrôler des villes importantes telles que Benghazi. Comment serait-il à même de contenir ces groupes terroristes présumés, a priori solidement implantés dans le désert libyen ?

Dans une de ses déclarations, le président Obama a affirmé que les régimes islamistes issus du «printemps arabe» ont donné un nouveau souffle au terrorisme islamiste. En tant que spécialiste du renseignement, quel est votre point de vue ?

L’avènement de plusieurs mouvements islamistes dans les États ayant été atteints par le souffle du printemps arabe a redonné espoir aux radicaux. Pour eux, il s’agit là d’un premier pas important vers l’établissement d’un califat comme le souhaitent les salafistes et, par la même, la mouvance Al-Qaïda. D’autre part, le fait de voir le sol de ces pays arabes envahi par des troupes étrangères, comme cela a été le cas en Libye, encourage les militants les plus extrêmes à prendre les armes et à frapper ce qu’ils considèrent comme une armée d’occupation.

Les groupes terroristes qui ont fui le Nord-Mali vers différentes destinations gardent-ils leur potentiel de nuisance intact, comme on l’a vu dans les attentats au Niger ? Voyons-nous se profiler un autre type de terrorisme sur le sol européen à l’image des attentats de Londres, Boston et Paris ?

Comme on l’a effectivement vu au Niger, ces groupes, réfugiés pour la plupart dans le sud libyen, sont à même de mener des actions dans les pays voisins. La menace terroriste est donc toujours d’actualité au Sahel. S’ajoute également la menace d’actions isolées comme on a pu le voir récemment à Londres, Boston et Paris. La médiatisation de ces cas pourrait, malheureusement, en inspirer certains. D’autres, plus ou moins sensibles à la propagande disponible sur Internet, pourraient décider d’agir. Il s’agit là du cauchemar de la plupart des services de renseignement. Ces individus isolés qui n’entretiennent aucun lien avec les membres de la mouvance terroriste connus comme tels sont donc quasiment indétectables par les services de sécurité.

Le monde du renseignement est secoué par le scandale du programme d’espionnage Prism. Pensez-vous que ce programme soit vraiment d’une utilité stratégique dans la lutte antiterroriste ?

Derrière ce scandale, il semble qu’il y ait plusieurs points à noter. Tout d’abord, le fait que les géants d’internet n’ont pas de secrets pour la NSA. Ce n’est pas vraiment une surprise. Si jusqu’à ce jour nous n’en avions pas de preuve véritable, il paraissait évident que les services de renseignement américains avaient un accès privilégié auprès de ces sociétés.
D’autre part, il s’agit de données techniques relatives aux communications téléphoniques. C’est le cas de Verizon qui aurait été contraint de fournir à la NSA des millions de relevés téléphoniques. Ce procédé pourrait s’avérer très utile. Il permet de découvrir qui est en contact avec qui. Toutefois, même si la NSA possède les ordinateurs parmi les plus performants du monde, elle ne peut traiter la totalité de ces informations. Selon certains experts, elle aurait une capacité d’écoutes de plusieurs dizaines de millions de communications vocales par jour. Mais moins de 20% seraient effectivement traitées. Donc difficile d’en évaluer la réelle efficacité…
Enfin, il est clair que les mesures de sécurité ne sont pas suffisantes au sein même des services de renseignement américains. Comme on a pu le constater avec l’affaire WikiLeaks, un simple analyste a été à même de télécharger, pour son usage personnel, des milliers de documents confidentiels. Aujourd’hui, c’est un sous-traitant de la NSA qui divulgue des notes secrètes. A la lumière de ces cas, comment ne pas envisager que des personnes de ces services puissent transmettre des informations aux services ennemis des États-Unis ? Tous ces renseignements confidentiels concernant les communications de millions d’Américains, mais aussi d’étrangers, obtenus sans contrôle judiciaire, donc illégalement, pourraient même être transmis à des réseaux mafieux et assister ainsi la criminalité organisée.
A mon sens, cela ne constitue pas uniquement un cas flagrant de violation de la vie privée. Cela révèle également qu’il existe d’importantes failles de sécurité au sein même du renseignement américain.

Entretien réalisé par Mohsen Abdelmoumen et Jocelyne de Ruytter

Biographie

Alain Charret dirige le site Isabel Intelligence qu’il a créé en 1998. Il est rédacteur en chef du bulletin hebdomadaire d’écoutes Renseignor et chercheur associé au Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Alain Charret est également auteur de plusieurs ouvrages.

Interview publiée dans Algeriepatriotique le 13/07/2013

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