Anne-Marie Lizin : « Le contrôle de Gao est essentiel, car c’est le noeud d’un vaste trafic depuis des décennies »

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Anne-Marie Lizin D.R.

La Nouvelle République : Madame Lizin, vous venez de publier une œuvre collective qui s’intitule « La face cachée des révolutions arabes » en collaboration avec d’autres auteurs dont d’anciens responsables des services secrets ; pouvez-vous nous parler de cette œuvre et de ce qui vous a motivée à y participer ?

Anne-Marie Lizin : D’abord je tiens à dire que nous avons présenté notre livre au cours d’une conférence de presse il y a quelques jours à Alger et qu’au départ du projet de notre livre, nous avions l’intention de couvrir les événements en Lybie et en Syrie, mais nous avons finalement mis l’accent sur la situation en Syrie. Nous étions en effet en total désaccord avec la mauvaise orientation médiatique traitant du cas syrien et des effets effroyables qui en découlent. Concernant ces « révolutions arabes », l’idée de départ en matière d’événements était de montrer la réalité telle qu’elle est sans verser dans la mythologie ou le romantisme, et montrer qui fait quoi. Notre approche est en accord avec le travail d’Alain Chouet, grand spécialiste de la Syrie, ancien officier de la DGSE. Nous constatons que la désinformation en ce qui concerne la Syrie appartient au même procédé que celui que vivait l’Algérie dans les années 90, pendant sa guerre civile, avec le « Qui tue qui ? » par exemple. A titre de démonstration, il faut comprendre qu’il existe des réseaux d’intermédiaires qui ont tout intérêt à ce que le conflit se perpétue en cachant la vérité sur ce qu’il se passe là-bas. Ces mêmes réseaux qui recrutent au Qatar gagnent 850 euros par mois alors que le combattant qu’ils envoient au combat en Syrie en gagne 450. Il y a un aspect financier qui représente un enjeu très important dans ce conflit. Autre exemple : un certain Ayachi, un Belge, qui a écopé de 8 ans de prison en Belgique pour terrorisme et dont l’avocat a fait appel en 2012 : l’inculpé refuse de se présenter parce qu’il est à la tête de cinq bataillons en Syrie. J’ai été l’auteur de la loi anti terroriste en Belgique, je connais donc bien ce problème. En 2005, alors que j’étais présidente du Sénat, j’ai initié un rapprochement entre les USA et Bachar el Assad, souhaité par Washington dans le cadre de la politique belge, dont le ministre des Affaires étrangères à l’époque était Karel de Gucht. Il y a une réelle ignorance de la part des Occidentaux quant aux vraies personnalités qui composent la rébellion armée et de leur programme. Qui est-on en train de promouvoir au CNS ? Personne de recommandable, sachant que le mot d’ordre des rebelles armés est de tuer les Chiites et d’ordonner le départ des Chrétiens vers le Liban. N’oublions pas qu’il existe un projet global qui est l’élimination du Hezbollah. Quant aux Kurdes, ils sont très embarrassés de soutenir cette rébellion sachant que les Turcs sont impliqués dans ce conflit ; jamais ils n’accepteront une solution qui les associerait à la Turquie. On notera que les Kurdes ont gagné en Irak où ils disposent d’une zone dirigée par Barzani, et les Turcs ont peur de la progression d’un éventuel état kurde ; c’est la raison du message d’Erdogan à l’intention d’Öcalan pour proposer une négociation. D’autre part, sachant que le PKK est très lié aux Russes, et que l’Etat syrien a toujours été un allié des Kurdes, de ce fait la seule solution à la crise syrienne passe par Damas et Moscou. D’une manière indirecte, Erdogan travaille à sa propre perte. S’agissant de ces changements dans le monde arabe, globalement, notre groupe ne partage pas la vision romantique de ces révolutions, surtout qu’elles changent les structures étatiques et ne produisent que des résultats négatifs.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que vous avez un long parcours de lutte et de responsabilités diverses à différentes échelles, comment résumeriez-vous le parcours politique si riche d’Anne-Marie Lizin ?

J’ai exercé de nombreuses fonctions dont Secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, puis Sénatrice Présidente de la Commission de l’Intérieur, ensuite de l’Extérieur, enfin Présidente du Sénat. Ma carrière a commencé avec mon engagement européen à partir de 1972, où je travaillais à la Commission européenne avec Henri Simonet, qui était le ministre des Affaires étrangères du gouvernement Martens. Mon intérêt pour l’Algérie date de 1988 lorsque je me suis occupée d’enfants belges de Tournai qui avaient été emmenés par leur père algérien. C’étaient des adolescents qui n’avaient jamais connu l’Algérie et qui voulaient rentrer en Belgique. C’est à cette époque que j’ai connu le Ministre de l’intérieur el hadi khediri. Les enfants faisaient le trajet Boumerdès – Alger à pied pour téléphoner en Belgique afin qu’on vienne les chercher. Et el Hadi Khediri de son côté soutenait que les enfants ne souhaitaient pas quitter l’Algérie. Je me suis donc rendue sur place en tant que parlementaire européenne afin de régler ce problème et de récupérer les enfants. J’ai été aussitôt arrêtée et incarcérée à la prison de Boumerdès, et Simone Veil est intervenue pour que je sois libérée. Sachant que cette problématique est très importante auprès de la communauté algérienne en France, j’ai été l’initiatrice pionnière des accords familiaux privés. Finalement Khediri avec lequel j’ai noué des relations amicales suite à mon action, a réglé la question de cette famille en les laissant rejoindre leur mère en Belgique. J’ai continué mon parcours jusqu’à l’arrivée de feu Ali Tounsi à la direction de la DGSN qui est devenu un ami personnel. Suite aux agressions subies par les femmes policières dans les rues algériennes, la section femmes a été supprimée et j’ai lancé un appel en 1996 pour la réintroduction de cette section. Feu Ali Tounsi a entendu mon appel en recréant cette section qui est venue à Bruxelles, lors une visite officielle accompagnée du DG de la DGSN Ali Tounsi. J’ai reçu la décoration de la plus haute distinction de la DGSN dont je suis très fière. Je garde beaucoup d’anecdotes agréables de cette époque dont je me souviens avec plaisir. 

Vous avez participé à de nombreux colloques, notamment sur la sécurité en Algérie et ailleurs. Sachant que la crise au Nord-Mali menace la stabilité de l’Algérie et de toute la région du Sahel, quelle lecture avez-vous de cette situation catastrophique ?

Que fait-on pour l’instant au Mali si ce n’est de l’après-vente de l’opération libyenne. Dans cette intervention en Libye, ce sont les Français qui ont assuré le leadership. Tous les Maliens qui travaillaient en Libye pour Kadhafi ont été pourchassés, à la chute de celui-ci, par les islamistes racistes. Ils se sont repliés en compagnie des Touaregs. Nous avons donc affaire à plusieurs groupes .L’Algérie n’a pas apprécié l’intervention en Libye qui lui créait une pression frontalière. L’autorité libyenne s’est trouvée confrontée à un problème pour contrôler sa frontière et a fait appel aux Américains qui font ce qu’ils peuvent. En ce qui concerne l’intervention de la France au Mali, c’est le président du Niger Issoufou, qui est un ami personnel de François Hollande, et qui craignait l’infiltration des Maliens dans son pays qui a été le plus décidé pour une action au Mali dans le but de défendre les intérêts nigériens. Je suis formelle sur la volonté du Niger, d’où provient la vraie demande d’une intervention française. Alger quant à elle se trouve en porte-à-faux. N’oublions pas la réunion à Adrar vendredi  initiée par les autorités algériennes, notamment le premier Ministre Sellal, qui réunissait tous les notables et qui est malheureusement tombée à l’eau à cause de l’intervention française. Les Maliens n’ont plus les moyens de constituer un état, contrairement au Niger. La plupart des pays africains ne savent pas ce que c’est qu’un Etat, parce qu’il n’y a pas de force politique pour la réclamer, excepté l’Algérie bien sûr, ainsi que le Maroc et la Tunisie. La France n’est pas guérie du Rwanda. Et si Laurent Gbagbo n’avait pas été aussi anti-français, il n’y aurait pas eu d’intervention en Côte d’Ivoire. Les Français dégagent tout le monde et implantent leurs structures. En ce qui concerne le Mujao, il y a probablement des infiltrations de divers services de  renseignement, comme toujours en pareil cas, et l’on assiste à beaucoup de manipulations dans ce genre de situation. Le contrôle de Gao est essentiel, car c’est le nœud d’un vaste trafic depuis des décennies. Je me souviens du cas d’un prêtre belge qui avait disparu dans le désert en 1977 en se rendant au monastère de Foucauld. J’avais fait une enquête à son sujet et j’étais en contact avec l’Algérie pour le rechercher. Ce sont des militaires français installés à Toulouse qui ont pu localiser les trois jeeps à Gao via un satellite de l’époque qui repérait seulement les métaux. Gao est un vrai nid de bandits et trafiquants en tout genre, et si l’on veut clarifier cette zone, il faut d’abord clarifier les raisons de l’intervention française qui sont en tête de l’intervention au Mali. Ce serait une bonne chose que de contrôler Gao. L’Etat malien aurait pu le faire depuis des années mais ne l’a pas fait. Hollande suit la politique de Sarkozy parce qu’il n’a pas le choix. Il est à constater que les pays impliqués dans la guerre au Mali sont tous des anciennes colonies françaises : Sénégal, Tchad, Niger, Burkina Faso, Bénin, Togo. La Côte d’Ivoire ne peut pas faire partie de cette coalition en raison de ses problèmes internes. L’impact sur l’Algérie est le risque évident d’une remontée des islamistes, mais cela ne va pas effrayer l’Algérie qui est bien placée pour montrer qu’elle, elle connaît cette zone à fond et sait qui entre et sort. C’aurait été chic de la part de Fabius de laisser l’Algérie annoncer elle-même son accord du survol de son territoire, au lieu de prendre l’initiative et d’en faire un scoop lors de sa conférence de presse. S’agissant des Américains, ils passent inaperçus tout en étant dans l’action. Ils avaient déjà reculé lors de l’intervention en Libye, ne s’impliquant pas dans l’Afrique francophone où ils n’ont pas d’intérêts directs. N’oublions pas qu’ils ont bien des ennuis en Syrie, des soucis avec Karzaï, etc. Néanmoins ils ont conclu un accord avec l’autorité libyenne pour surveiller la frontière. Leurs intérêts sont principalement axés sur l’Algérie avec laquelle leur désir d’alliance est très fort. En aucun cas, ils ne veulent nuire à l’intérêt algérien.

En quoi constitue ou a constitué votre fonction au niveau de l’OSCE ?

Pendant ma fonction de Présidente du Sénat, j’ai assumé la vice-présidence de l’Assemblée parlementaire de l’OSCE qui regroupe les anciennes républiques de l’ex-URSS devenues des Etats souverains. L’OSCE s’est créée avec divers pays dont la Russie.  En 2005, j’ai été nommée représentante spéciale pour Guantanamo au sein de l’assemblée parlementaire de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Je suis devenue le premier membre d’une grande institution internationale à visiter le camp des « combattants illégaux », ouvert en 2002. J’ai travaillé sur ce sujet pendant cinq ans en collaboration avec le Pentagone. C’était un travail intéressant qui m’a permis de connaître la réalité de la prison de Guantanamo. Il y avait des Algériens incarcérés là-bas et j’ai travaillé avec Tounsi sur ce dossier qui a mené à des négociations entre le Président Bouteflika et les Etats-Unis concernant le transfert des détenus algériens vers l’Algérie. Il reste actuellement 166 détenus dont 80 sans dossier pénal. A titre anecdotique, il existe trois prisonniers afghans réclamés par les Talibans et qui sont destinés à devenir ministres au cas où les Talibans accéderaient au pouvoir. D’autre part, il y a un gouverneur en Libye qui est un ancien détenu de Guantanamo.

Existe-t-il un partenariat entre la Belgique et l’Algérie ? D’après vous, comment pourrait-on l’initier ?

Nous avons de très bonnes relations commerciales dans la construction, le ciment, etc. Soulignons le contrat important de la société belge Van Hool qui a équipé Alger en autobus. Il faut savoir que l’économie wallonne dépend de l’économie française et qu’elle passe par Paris. S’agissant du contrat gazier avec l’Algérie, il est arrivé à son terme. Concernant le volet sécuritaire, il y a un échange avec des résultats positifs entre la sûreté de l’Etat belge et les services secrets algériens. Ce sont les Algériens qui sont indéniablement les plus performants dans la lutte anti-terroriste.

Entretien réalisé par Mohsen Abdelmoumen et Jocelyne De Ruytter

Biographie

Anne-Marie Lizin est une personnalité politique belge, née le 5 janvier 1949 à Huy, près de Liège. Son parcours politique et militant très riche illustre avec brio son dynamisme et sa détermination. Présidente honoraire du Sénat, elle a exercé de nombreuses autres fonctions : ancienne Bourgmestre de sa commune durant plus de vingt ans, ministre chargée des Affaires européennes, présidente de la Commission des Relations extérieures et de la Défense du Sénat, Parlementaire européenne, présidente du Sénat… Anne- Marie Lizin se bat inlassablement sur tous les fronts depuis des années. Fondatrice de Terre des Femmes, elle promeut un projet d’extension de l’asile politique aux victimes de persécutions pour des raisons de sexe. Elle est aussi présidente de la plus grande organisation belge de protection des droits de la femme (Conseil des femmes francophones belges). Elle notamment a signé la Charte de la femme malienne parue dans le journal américain Huffington Post le 25 décembre. Anne-Marie Lizin connaît bien l’Algérie où elle a participé à de nombreux colloques et séminaires traitant de la sécurité. Elle y a été honorée en recevant une haute distinction de la DGSN de la République algérienne.

Interview publiée dans La Nouvelle République le 19/01/2013

 

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