Argo… histoire d’un mensonge américain

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Les otages libérés LNR D.R.

Tout le monde est là… La chanson de Cheb Hasni m’est venue tout naturellement à l’esprit en voyant la cérémonie des Oscars 2013 dans les différents médias télévisés. De Lincoln à Obama, la célébration du cinéma qui vient de se dérouler à Los Angeles était tout sauf cinématographique, car c’est la toute première fois où l’on voit l’épouse d’un président américain en fonction décerner, depuis la Maison Blanche, la statuette tant convoitée par le gratin de Hollywood. Madame Michelle Obama a récompensé le film « Argo », digne héritier du cinéma surgelé de la guerre froide. En effet, ce n’est pas le chef de la CIA, le wahhabite Brennan, qui a félicité l’équipe de l’antenne de la CIA à Téhéran, à laquelle on rend hommage pour une gloire qu’elle n’a jamais mérité. Cela s’appelle faire de la politique en réécrivant l’histoire à la sauce hollywoodienne. Par devoir de mémoire, un correctif s’impose donc concernant la vérité aux abonnés absents.

En voyant un Ben Affleck adoubé par son producteur George Clooney – ce dernier ayant brillé par sa soirée de collecte de fonds pour la réélection d’Obama – sous le regard bienveillant d’un Steven Spielberg qui connaît bien le goût de la sauce américaine en faisant de la politique et en salissant l’art cinématographique, on s’aperçoit en voyant les visages de ces personnages que la récession et l’austérité ne sont pas seulement d’ordre économique. Ces stars lustrées de gomina dans leurs smokings de commerciaux qui ne vendent que du vent ont tous une barbe. Peut-on faire un film sur l’Iran ou le monde arabo-musulman sans se cacher derrière une barbe ? Est-ce que George Clooney et Ben Affleck ont rejoint aussi la mouvance wahhabite ? C’est à vérifier. Ce qui est sûr et certain, c’est que sur fond d’une véritable érosion du monde des arts, la jet-set hollywoodienne a eu du mal à grimper les escaliers, pour preuve, cette gamine de 22 ans qui s’est cassé la figure en montant sur le podium pour recevoir la statuette de meilleure actrice. Sans doute cette actrice n’a-t-elle pas l’habitude de porter des robes de soirée et a-t-elle dû en emprunter une dans laquelle elle s’est empêtrée, symbolisant à elle seule la chute du 7ème art qui se vautre dans les paillettes et le faste superficiel. Et ce n’est certainement pas le visage ravagé de Ben Affleck shooté à mort par une substance illicite et qui avait du mal à contenir sa fébrilité, ni son discours décousu à propos de son désir de toujours de recevoir la statuette, qui va nous contredire. Comme un gagnant de l’euro million ou un délégué commercial qui rêve de vendre des babioles, l’artiste d’aujourd’hui rayonne par sa médiocrité et sa « peopelisation ». Hollywood, caisse de résonnance du pouvoir politique américain, vient de récidiver en nous racontant des histoires à dormir debout. Les auteurs du film Argo, de mon point de vue, ont commis une faute morale qui touche à l’éthique du métier de cinéaste pour avoir falsifié les faits par rapport à la prise d’otages de 1979 à Téhéran, lors de la révolution islamiste d’Iran. Ce mensonge caractérisé au vu et au su de toute la planète nous rappelle comment Hollywood a toujours traité l’histoire des peuples et des nations. Ainsi, on offre l’oscar de la récession artistique à un film qui a déformé l’histoire en niant les faits réels, occultés et reniés par ces biznessmans reconvertis en vendeurs d’images, caractéristique typique du monde d’Hollywood qui n’est pas un « Dansons sous la pluie » ou un « Autant en emporte le vent », mais bien au contraire un « Apocalypse now ».

Revenons sur l’Histoire (avec un grand H !) en rappelant la véritable version de cet évènement trouble, dans laquelle la CIA n’a tiré aucune gloire et ne peut donc rien fêter. Le film est un déni historique, comme on en produit régulièrement, parce qu’il n’a pas indiqué ni souligné d’aucune manière le rôle clé de la diplomatie algérienne qui, elle, a brillé dans la réalité et qui n’a pas besoin d’acteurs qui font la couverture des magazines Playboy ou Closer ou P’titcon.com. Les grands diplomates feu Mohamed Seddik Benyahia, ministre des Affaires étrangères, et Redha Malek, ambassadeur d’Algérie à Washington, sont les protagonistes majeurs dans la libération des otages américains retenus dans l’enceinte de l’ambassade américaine par un groupe d’étudiants iraniens et non pas par des bataillons de guerriers venant de l’antiquité romaine ou de Sparte. Redha Malek, dans ses différentes sorties concernant cet événement, nous livre la version suivante : Jimmy Carter, président des Etats-Unis de l’époque, a supplié l’Algérie d’intervenir afin de libérer les otages et a reçu l’ambassadeur Redha Malek pour lancer un SOS vers les autorités algériennes qui bénéficient d’un grand prestige acquis lors de notre glorieuse révolution, et que les Iraniens ont toujours respectées. C’est grâce au travail de fourmi de nos diplomates algériens que les otages ont été libérés, sains et saufs.

Le film Argo a menti délibérément. Certes, ce n’est pas un fait nouveau pour Hollywood qui nous a élevés dans le mensonge permanent jusqu’à faire de nous des cow-boys, car tous les enfants de la terre n’ont-ils pas joué aux cow-boys et aux Indiens, tant nous étions gavés de propagande ? Chaque gosse préférait bien sûr endosser l’habit d’un John Wayne plutôt que la coiffe de plumes des fiers guerriers autochtones massacrés par une horde de ratés européens, des barbares sans honneur et prêts à tout pour s’approprier un continent nouveau, terre ancestrale des Indiens, nommés ainsi parce qu’un navigateur blanc-bec s’est paumé en cherchant la route des Indes.

En voyant cette cérémonie médiocre, je me suis rappelé un grand monsieur du cinéma mondial, Marlon Brando, qui en 1973, a préféré une absence engagée en envoyant « Petite plume », une jeune Indienne apache, pour refuser en son nom la statuette tant convoitée par tous les acteurs américains, et cela reste un acte qui sauve l’honneur du cinéma ! Le Parrain des acteurs avait décidé de s’opposer à Hollywood pour son traitement pour le moins dégradant du génocide perpétré par les Etats-Unis d’Amérique contre un peuple paisible et pacifique, la nation indienne, et marquer son soutien au soulèvement des Sioux, à Wounded Knee dans le Dakota du sud, qui réclamaient une amélioration de leurs conditions de vie dans les réserves.  Le diplomate Redha Malek qui a été pour beaucoup dans le dénouement de la crise des otages de Téhéran, n’a rien à voir avec un Ben Affleck ou un George Clooney qui auraient mieux fait de vendre des strings ou des hots dogs plutôt que de se livrer à un exercice qui dépasse leur faculté à réfléchir, eux qui ne servent qu’à produire du fric sur fond de crise économique et morale. Le cinéma hollywoodien traverse une crise majeure dont le film Argo est l’illustration monstrueuse dans la mesure où il en arrive à mentir sur des évènements tout récents. Il est vrai que lorsque que l’on n’a pas une grande histoire, on la fabrique au cinéma et de ce point de vue, on peut comprendre l’attitude du monde du show biz qui défend bien son beefsteak en produisant des navets creux. Un cinéma de qualité peut-il jaillir d’une société en déclin et dont les artistes se déculottent pour la presse people, devenue une institution brassant des milliards ? Hollywood est la Mecque, non du cinéma, comme elle le prétend, mais de la propagande et du mensonge, et la chasse aux sorcières du maccarthisme restera gravée à jamais dans nos mémoires. On ne peut qu’être écœuré en voyant des acteurs vendant leurs sourires comme des sandwichs et des actrices se pavanant comme des top-modèles en faisant de la pub pour des marchands de tissus et produits dérivés. On est bien loin du cinéma de Charlie Chaplin et de Fritz Lang !

En tant qu’Algérien et fier de l’être, j’aimerais que le grand diplomate Redha Malek livre à nouveau son témoignage concernant les faits réels et non fabriqués de toute pièces par Hollywood, véritable supplétif de la Maison Blanche en pleine croisade contre l’Iran, et j’espère que nos artistes algériens s’impliqueront pour rétablir la véritable version de la crise des otages de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran. Malheureusement la grande figure de la diplomatie algérienne Mohamed  Seddik Benyahia n’est plus là pour témoigner, car il est mort en martyr en effectuant la médiation entre l’Iran et l’Irak pour éviter une guerre meurtrière qui, hélas, a saigné les peuples iranien et irakien. Le témoignage de Redha Malek est plus que nécessaire pour rétablir la vérité historique et rendre à César ce qui lui appartient et couper court cette mascarade américaine qui réécrit l’histoire en fabriquant ses speedermans et supermans à quatre balles. Les USA porteront toujours l’infamie de leur génocide fondateur qu’ils refusent de nommer tout en inventant une vertu qu’ils n’ont pas et qu’ils n’ont jamais eue, en produisant inlassablement des héros factices qui insultent l’Histoire. Le gouvernement iranien, quant à lui, a décidé de produire un film pour livrer à l’opinion publique mondiale la véritable version de la prise d’otages afin de contrer l’imposture du film Argo qui est symptomatique de toute la société américaine et occidentale. Ce n’est pas un hasard si les acteurs hollywoodiens sont souvent cités dans des faits divers allant de la consommation de drogue au tapage nocturne, en passant par les bagarres de bistrot, voire les petits meurtres entre amis, le tout baignant dans le sexe et l’argent.

Pour ma part, je souhaite que l’Algérie produise un film qui dénonce la piètre fiction d’Argo et de ses playboys devenus accidentellement acteurs. Pour cela, il faut que nos artistes profitent du témoignage précieux de Monsieur Redha Malek qui est encore vivant et auquel on souhaite encore de longues années de bonne santé. L’Histoire ne se fabrique pas dans des studios de cinéma mais dans les actes au prix du courage et du sacrifice, tout-à-fait à l’opposé du monde pervers d’Hollywood. Je lance donc un appel aux autorités de mon pays pour produire un film afin de faire connaître l’épopée de la diplomatie algérienne et rendre son dû à l’Histoire.

On peut laver sa robe, mais pas sa conscience (proverbe iranien)

Mohsen Abdelmoumen

Article publié dans La Nouvelle République le 28/02/2013

 

 

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