Documentaire sur l’affaire Tibhirine : les responsables français de l’exécution des moines seront-ils jugés ?

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Jean-Charles Marchiani (à gauche) avec Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur au moment des faits. D. R.

Après tant d’années de mensonges et de manipulations inouïes de la part des autorités et de la presse françaises concernant l’enlèvement et l’assassinat des moines de Tibhirine, des bribes de vérité commencent à émerger du magma fangieux dans lequel le régime français a toujours voulu nous enfoncer. Le documentaire de Malik Aït-Aoudia et Séverine Labat, Le martyre des sept moines de Tibhirine, diffusé tard dans la soirée d’hier (jeudi) sur France 3 après le film Des hommes et des dieux a, pour la première fois depuis le déroulement de ces évènements tragiques, levé une partie du voile en nous présentant les commanditaires, les terroristes impliqués dans l’enlèvement et l’assassinat des moines, leurs geôliers, des témoins directs, et nous nous sommes demandés, en écoutant tous ces témoignages, où étaient passés ces gens pendant autant d’années au cours desquelles notre armée était accusée d’avoir orchestré le rapt et le meurtre des moines. Fait remarquable, le journal du soir a même été supprimé sous prétexte d’un arrêt de travail afin que le reportage puisse passer dans une tranche horaire acceptable au lieu d’être relégué à minuit comme prévu dans le programme initial. Cet arrêt de travail intempestif est décidément bien étrange. Alors que nous avions eu droit durant des années à toutes les versions possibles et imaginables venant d’individus recrutés (dont des Algériens) par les services français pour la sale besogne du «qui tue qui» à des fins politiciennes, aujourd’hui, nous sommes abasourdis de constater la quantité et la qualité des témoignages émanant de personnes ayant vécu les évènements, de personnalités politiques françaises et des terroristes eux-mêmes.

A quoi rime le double jeu des Français ?
Lors de l’incursion des terroristes dans le monastère, le gardien algérien, malgré le danger, a eu la présence d’esprit et le courage de préserver la vie de quinze autres personnes présentes sur les lieux en tant qu’invités et qui se cachaient dans un dortoir. Nous n’en avions jamais entendu parler auparavant et nous avons eu accès au témoignage de l’une de ces personnes épargnées par le sort. Sur le volet négociations, celles-ci étaient menées par le préfet Jean-Charles Marchiani (ancien du SDECE devenu DGSE) qui affirme qu’il entretenait des relations avec les terroristes et en même temps avec le défunt général-major Smail Lamari, responsable des services algériens dans la lutte antiterroriste. A quoi rime ce double jeu de la part des Français ? Le président Chirac avait conseillé à son ministre de l’Intérieur Charles Pasqua de laisser travailler Marchiani sans en informer son Premier ministre Alain Juppé, déclarant que cela provoquerait «un drame». Un drame pour qui et pour quoi ? Les autorités algériennes n’étaient pas mises au courant de ce qui se tramait derrière leur dos, et le reportage nous apprend qu’un émissaire de Djamel Zitouni se baladait entre Paris et le maquis afin de porter les messages entre son chef et les responsables français. Par ailleurs, nous découvrons ébahis, photos à l’appui, que des diplomates de l’ambassade de France à Alger dînaient en plein fief du GIA, invités par le chauffeur de l’ambassade, personnage mystérieux et en liens étroits avec les groupes terroristes, qui n’est autre que le frère du terroriste qui a détourné l’avion d’Air France en décembre 1994. L’ambassade de France, par le biais du colonel Clément, chef de l’antenne de la DGSE à Alger, recevait l’émissaire du GIA à maintes reprises, ce dernier lui ayant notamment communiqué une cassette témoignant du fait que les moines étaient encore en vie. Au début des tractations, Zitouni exigeait la libération de Abdelhak Layada, émir du GIA détenu en Algérie, mais sachant que les autorités algériennes n’accepteraient jamais de le relâcher, les Français ont proposé de l’argent et la libération de quelques sous-fifres détenus en France. Se rendant à l’évidence que ses exigences ne pourraient aboutir, Zitouni a baissé la barre des négociations en demandant juste des libérations sans plus revendiquer celle de Layada, ce qui a constitué un tournant décisif dans les pourparlers secrets.

Juppé signe l’arrêt de mort des sept moines 
Un article de presse paru dans Le Parisien sur des fuites énigmatiques révélant la présence de Marchiani en Algérie a mis fin aux négociations. Qui a eu les moyens d’organiser ces fuites et à quelles fins ? En stoppant net la mission qui était prête à aboutir selon les dires de Marchiani, Alain Juppé signait l’arrêt de mort des sept moines de Tibhirine, malgré l’avertissement du préfet Marchiani. Ainsi, on se retrouve dans des règlements de comptes entre politiciens français, avec le drame algérien en toile de fond. Les moines n’ont pas été pris en otages que par les terroristes mais aussi par leur gouvernement et ils furent exécutés. Harcelé par l’ANP qui recherchait les moines par une traque implacable, Zitouni ordonne la décapitation des cadavres afin d’en exposer les têtes à l’entrée de Médéa, espérant déserrer l’étau de notre armée sur ses groupes terroristes, les corps quant à eux étant abandonnés en plein maquis. Quand on pense qu’on nous a baratinés pendant deux décennies avec des versions plus fantaisistes les unes que les autres et qu’il a fallu attendre 2013, au moment où des terroristes égorgent un militaire en pleine rue de Londres, pour connaître enfin la vérité ! Peut-on nous expliquer ce silence pendant tout ce temps, et pourquoi ces mensonges, alors que les politiciens français savaient tout ce qui se tramait, qu’ils connaissaient l’identité des terroristes et que l’on massacrait un peuple à huis clos ? Comment le chauffeur de l’ambassade de France lié aux terroristes pouvait-il inviter des diplomates français au mariage de son frère, futur auteur du détournement de l’airbus d’Air France avec les retombées que l’on connaît et qui ont amené toutes les compagnies aériennes étrangères à quitter l’Algérie, mettant notre pays dans une situation d’isolement total ? La France avait-elle intérêt à isoler l’Algérie sur le plan international ? Pourquoi les Français n’ont-ils pas levé le secret défense sur les documents en leur possession prouvant leurs tractations avec un groupe terroriste qui a assassiné tout un peuple ? Qu’y voir d’autre que l’instrumentalisation d’un mouvement terroriste et sa manipulation par les services et le régime politique français, ainsi qu’une ingérence flagrante dans un Etat souverain, comme si l’Algérie n’était pas indépendante ? Le paternalisme français n’a d’égale que son arrogance.

Qui a tué Didier Contant ?
Les témoignages dans ce reportage sont gravissimes et sans précédent, et prouvent l’implication directe du régime français dans notre tragédie nationale. Cela nous aide à comprendre aussi le décès suspect du reporter Didier Contant, qui a certainement abouti à des conclusions similaires à ce reportage et qui l’a payé de sa vie. Le personnage de Marchiani reste une énigme et le documentaire n’a pas pu nous dévoiler sa face cachée. Comment se fait-il que ce Marchiani entretenait des rapports avec les chefs terroristes en Algérie ? D’où vient qu’un préfet constitue un réseau parallèle de négociations dans une autre pays, en contournant le canal diplomatique de son propre Etat ? La gestion de cette affaire cruciale marque l’une des pages les plus sombres de la diplomatie française, si ce n’est de sa politique tout entière. Que peuvent dire maintenant les tenants du «qui tue qui» et leurs supplétifs ? Cela constitue la fin de l’emprise de ce véritable dogme dans les médias et l’establishment français. On peut dire que le régime français, tel le Minotaure, s’est délecté du sang des Algériens en les condamnant avec le boycott de l’Algérie et l’accueil des terroristes sur son sol, et avec le «qui tue qui», amplifiant impitoyablement le crime commis contre le peuple algérien. Après ces révélations, peut-on juger tous ceux qui sont impliqués du côté français dans l’assassinat des moines de Tibhirine et par-delà le martyre de tout un peuple à moins qu’ils ne restent impunis, comme l’Histoire nous l’a démontré à maintes reprises ? Cette aube de clarté constitue le vrai repos des moines qui sont restés suspendus dans le vide du mensonge ignoble de l’Etat français. Un de plus. Fallait-il attendre l’instauration des régimes islamistes dans le monde arabe pour voir cette vérité émerger sur le véritable visage des islamistes ? La machine de la vérité s’est mise en branle et, désormais, rien ne pourra plus l’arrêter. Les Français se doivent de questionner leurs dirigeants au sujet de leurs actions criminelles. Même si la vérité a fini par éclater au grand jour, cela n’enlève rien au martyre de tout un peuple qui s’est vu refuser le droit même de pleurer ses morts.

Mohsen Abdelmoumen

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