Interview de la section belge du Secours Rouge International/APAPC (Association des parents et amis des prisonniers communistes)

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La Nouvelle République : Voilà plus de 28 ans que Georges Ibrahim Abdallah est en prison, pouvez-vous rappeler le combat de ce militant ?

SRI/APAPC : Georges Ibrahim Abdallah est originaire du Nord du Liban. Dans le contexte de la guerre civile libanaise, il choisit la résistance face aux massacres de masse perpétrés par les bourgeois confessionnalistes de tous bords et leurs alliés israéliens et franco-américains. Après un bref passage dans le parti PNSS (progressiste panarabe), il rejoint la résistance palestinienne en adhérant au Front Populaire de Libération de la Palestine. C’est dans les rangs du FPLP qu’il combattra l’invasion israélienne de 1978, une invasion qui provoqua la mort de 1200 civils libanais et l’exode de 285.000 réfugiés. Georges Abdallah sera blessé au combat dans cette résistance. En 1982, le Liban subit une nouvelle fois, des mois durant, des agressions en tous genres d’Israël (bombardements aériens et navals, raids héliportés, attaques menées par l’intermédiaire de supplétifs mercenaires comme l’Armée du Liban Sud). Ces agressions culmineront avec l’invasion de 6 juin 1982. Le bilan final de l’invasion est de : 25.000 morts et 45.000 blessés, Beyrouth dévasté par des semaines de siège et de bombardements. Les 16 et 17 septembre, c’est le massacre de Sabra et Chatila : l’armée israélienne qui a encerclé ces deux camps vides de tout combattant palestinien laisse entrer les tueurs des milices fascistes chrétiennes et observent le massacre : entre 1000 et 5000 civils désarmés sont froidement assassinés. Cette invasion fut perpétrée avec la complicité générale des puissances occidentales. En réaction, des combattants libanais et arabes allèrent porter la guerre contre le sionisme et l’impérialisme dans le monde. Ce fut le cas des Fraction Armées Révolutionnaires Libanaises (FARL) qui entrèrent en action en Europe, et dont les principales actions, extrêmement ciblées et précises, contre des diplomates américains et israéliens (comme le responsable en second à l’ambassade américaine en France, l’attaché militaire américain, et le second secrétaire à l’ambassade israélienne à Paris qui était surtout le responsable du Mossad en France). Plusieurs militants libanais seront arrêtés entre juin et octobre 1984 en Italie et en France dans le cadre de l’enquête contre les FARL. Georges Ibrahim Abdallah sera arrêté à Lyon le 24 octobre 1984. L’incarcération n’était motivée que par la détention de vrais-faux papiers d’identité : un passeport délivré légalement (avec une identité fictive) par les autorités algériennes.

Vous participez à l’organisation d’une grande mobilisation à travers le monde ce mardi 8 janvier, pensez-vous que cette action aura un impact sur la décision des pouvoirs français de libérer Georges Ibrahim Abdallah ?

La situation de Georges Abdallah, sa détention qui dure depuis 28 ans, son statut de plus ancien prisonnier politique de France, est à coup sûr la démonstration que la justice française est un outil de domination libérant ou embastillant en fonction des intérêts de la bourgeoisie impérialiste. Mais les modes de domination de la bourgeoisie sont tels en Europe que celle-ci trouve bénéfice à la pérennité de différentes fictions comme celle de « l’état de droit » ou de « l’indépendance de la justice ». Or, la situation de Georges Abdallah est si ouvertement scandaleuse qu’elle met à mal ces fictions. Mettre la situation de Georges Abdallah sur la place publique oblige la justice française à faire un choix entre la préservation de leur façade « d‘indépendance » et son rôle d’exécutrice des basses œuvres impérialistes. Et au plus la mobilisation sera large, au plus la pression sera forte. Est-ce que notre manifestation aura une influence ? Combien de petits poids faudra-t-il mettre dans la balance pour l’emporter ? Impossible à dire. Ce qui est certain, c’est que seules les mobilisations solidaires feront sortir Georges Abdallah de prison.

Pensez-vous qu’en Belgique, les citoyens soient au courant de l’affaire Abdallah et quel est le rôle de la gauche belge pour soutenir la lutte de ce grand militant révolutionnaire ?

Voilà plus de dix ans qu’en Belgique, le Secours Rouge fait campagne pour Georges Ibrahim Abdallah. Nous avons organisé de nombreux meetings, réalisés des centaines de brochures, des milliers d’affiches et des dizaines de milliers de tracts. Ceux-ci ont été distribués systématiquement dans les rassemblements en faveur de la Palestine, ou contre les interventions militaires impérialistes au Proche et Moyen-Orient. La gauche belge est informée de la situation de Georges Abdallah, et si elle ne se mobilise pas sérieusement pour lui, c’est parce qu’elle est tellement pétrie de réformisme et de légalisme qu’elle rechigne à soutenir un militant qui a fait usage d’armes en Europe. Même s’il s’agit d’un choix aussi évidement légitime que celui des Fractions Armées Révolutionnaires Libanaise en 1982-83. Face à l’intimidation du discours officiel « anti-terroriste », la gauche belge fait preuve d’une grande lâcheté. D’ailleurs, aux rassemblements pour Georges, on voit participer plus volontiers des jeunes issus de l’immigration arabe, ou des militants issus de l’exil politique (des camarades de Turquie ou du Chili par exemple) et qui ne se posent pas de question sur la légitimité de la résistance anti-impérialiste.

Georges Ibrahim Abdallah est devenu le symbole de la résistance face au sionisme et ses valets à travers le monde, pensez-vous que le souffle révolutionnaire reste intact chez les peuples ?

Cela dépend des situations. Les contradictions entre les peuples et l’impérialisme sont plus vives que jamais. L’impérialisme porte en lui tout le malheur du monde, il dépossède, exploite et humilie les peuple. Il en réduit à la famine et réagit par la guerre et le massacre à chaque velléité d’échapper à sa domination. Mais pour que de telles contradictions se transforment en mouvement révolutionnaire, il faut aussi l’action consciente des révolutionnaires, et dans de nombreux pays, ceux-ci ne parviennent pas se hisser à la hauteur de la situation.

L’Algérie a donné un passeport à Georges Ibrahim Abdallah et a de fait soutenu son combat. Pouvez-vous nous éclairer sur l’aboutissement des démarches algériennes ?

Je n’ai aucune idée de ce que les autorités algériennes savaient de l’usage qui allait être fait de ce passeport. Je crois que fournir des papiers aux organisations de la Résistance palestinienne était une forme d’aide que l’Algérie pouvait fournir sans se mêler de savoir exactement, au cas par cas,  quel usage en serait fait. C’est à l’honneur de l’Algérie d’avoir pris ce genre d’engagement. La détention de ces documents était d’ailleurs à l’origine la seule motivation de l’incarcération de Georges, et l’Algérie s’était engagée à permettre une très rapide libération de Georges. Peu après l’arrestation de Georges, un diplomate français avait été enlevé au Liban, et les autorités algériennes avaient accepté d’être les intermédiaires d’un échange de prisonniers. Le 28 mars 1985, Yves Bonnet, le patron de la DST, les services secrets français, avait été envoyé à  Alger pour négocier cet échange : Georges Abdallah devait être  libéré durant l’été et la libération du diplomate devait suivre. Les Français ont obtenu à Alger que le diplomate soit libéré le premier. Cela fut fait mais les autorités françaises ne respectèrent pas leur engagement.  La veille du jour de la libération conditionnelle d’Abdallah (croyez à un hasard si vous le voulez), la police française « découvrait » une cache d’arme qu’elle attribua à Georges Ibrahim Abdallah, et le traduisit pour cela devant un tribunal. Il faut dire que les autorités françaises étaient alors soumises à une pression directe des États-Unis. Le président américain Reagan aborda personnellement le sujet de Georges Ibrahim Abdallah lors d’une rencontre avec le président français Mitterrand.  Encore aujourd’hui, les représentants des USA et d’Israël font directement et ouvertement pression pour le maintien en détention de Georges Abdallah.

Entretien réalisé par Mohsen Abdelmoumen

Interview publiée le 10/01/2013

 

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