Jean Bricmont à La Nouvelle République : «On fait la guerre au moyen d’intermédiaires, c’est une politique à la fois absurde et criminelle»

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Jean Bricmont LNR D.R.

La Nouvelle République : Comment appréhendez-vous la situation chaotique en Syrie ?

Jean Bricmont : Quelqu’un qui soutient la rébellion faisait remarquer: « c’est terrible pour les Occidentaux d’avoir à financer ceux qui les ont attaqués le 11 septembre 2001. » Et cela illustre bien le degré d’absurdité de notre politique: nous voulons contrôler le Moyen-Orient en partie pour des raisons économiques, en partie pour des raisons idéologiques (soutien à Israël). Mais nous n’y avons pas de véritables alliés: presque personne, dans  cette région du monde, n’est libéral au sens américain du terme, ni les nationalistes, ni les islamistes, ni ce qui reste de la gauche. Comme on n’a plus les moyens d’envahir et d’occuper les pays de cette partie du monde, on fait la guerre au moyen d’intermédiaires, qui, en fin compte, échappent à notre contrôle, comme les talibans, ou les rebelles libyens et syriens. C’est une politique à la fois absurde et criminelle.

Il existe un concept très en vogue en ce moment qui est l’ingérence humanitaire, pensez-vous que les interventions militaires occidentales à travers le monde liées à ce concept soient justifiées ?

Toutes les guerres ont été justifiées par des idéologies « nobles »: la propagation de la civilisation, la défense de la paix, la lutte contre le bolchevisme etc. Aujourd’hui, elles sont principalement justifiées, aux yeux de la majorité de la population, par la « lutte contre le terrorisme »; mais pour les intellectuels, qui se rendent compte que cette lutte est en grande partie artificielle, l’idéologie de l’ingérence humanitaire, de la protection des « victimes », est bien plus attrayante et séduit même des « pacifistes », qui ne se rendent pas compte du fait que l’ingérence ne peut jamais être faite que par les forts contre les faibles c’est-à-dire, vu les rapports de force dans le monde, par les Etats-Unis et leur alliés contre ceux qui sont désignés par eux comme des ennemis. Loin de promouvoir la justice, cette idéologie justifie des guerres sans fin; mais les droits de l’homme ne se développeront jamais si on encourage le désordre et les haines qu’engendrent les guerres.

Entretien réalisé par Mohsen Abdelmoumen

Interview publiée dans La Nouvelle République le 8/01/2013

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