Jean-Pascal van Ypersele, professeur de climatologie à l’université catholique de Louvain et vice-président du Giec : « Nous devons transformer nos systèmes de manière radicale »

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Van-Ypersele

Professeur Jean-Pascal Van Ypersele. D.R.

Mohsen Abdelmoumen : Pour le commun des mortels, le concept de réchauffement climatique est incompris dans la mesure où l’on constate plutôt un refroidissement dans les hémisphères sud et nord. Pouvez-vous nous expliquer cela ?

Pr. Jean-Pascal van Ypersele : Même si localement, par exemple en Belgique, nous subissons actuellement un climat pluvieux et froid, il ne faut pas oublier que nous avons vu au même moment des vagues de chaleur prononcées ailleurs (par exemple +47°C en Inde il y a quelques jours). Si au niveau local, certaines régions semblent soumises à des conditions climatiques plus froides que ce qui est habituel, nous sommes bel et bien face à un réchauffement climatique global. Cela se traduit par des inondations dues à des pluies diluviennes qui s’abattent de plus en plus fréquemment, ou bien des vagues de chaleur et des incendies de forêt, tandis que l’accélération du cycle de l’eau provoque davantage de sécheresse au sud, la hausse de température favorisant notamment l’évaporation de l’eau.

Les enjeux liés au climat sont devenus plus que vitaux et on constate de plus en plus de phénomènes naturels dévastateurs (tornades, typhons, etc.). Comment pouvez-vous nous l’expliquer ?

80% de l’énergie mondiale proviennent des combustibles fossiles qui contiennent du carbone. Quand ce carbone est brûlé, qu’il soit présent dans le charbon, dans le pétrole ou le gaz naturel, il est oxydé par l’oxygène présent dans l’atmosphère et dégage du CO2, piégeant le rayonnement infrarouge au voisinage de la surface de la terre. La moitié environ de nos émissions de gaz à effet de serre est réabsorbée par la biomasse et les océans, mais l’autre moitié s’accumule dans l’atmosphère et y séjourne environ 100 ans. Chaque année, l’épaisseur de la couche de CO2 autour de la Terre s’accroit, sa concentration ayant augmenté de 35% depuis la révolution industrielle, et plus particulièrement depuis le début du XXème siècle. Ainsi, nous projetons chaque année dans l’atmosphère une quantité de carbone que la nature avait mis environ un million d’années à enfouir dans les réserves fossiles. Le déboisement contribue également à l’émission de CO2. La température globale a déjà augmenté d’à peu près 0.8°C depuis 1900 et sans mesures prises au niveau mondial pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, on prévoit qu’elle pourrait augmenter encore entre 1 et 6°C d’ici la fin du siècle. Ces conditions favorisent la multiplication des phénomènes que vous citez. Devant les multiples impacts provoqués par l’accumulation de CO2, le sommet de Copenhague en 2009 a conduit les décideurs politiques à décider de tout faire pour essayer de garder la température sous une augmentation de 2°C au-dessus de la température préindustrielle. Les propositions émises lors de la réunion internationale sur le climat de Doha en décembre tournaient autour d’une émission en 2020 de 50 à 55 milliards de tonnes de CO2 par an, alors qu’elles devraient être de 44 à 45 milliards de tonnes si nous voulons respecter l’objectif de 2°C.

D’après diverses études, l’humanité va devoir bientôt faire face à une nouvelle forme de migrations, celle des réfugiés climatiques. Comment les Etats pourront-ils résoudre ce problème, surtout que cela concerne des populations entières ? Pensez-vous qu’à court ou moyen terme, nous allons assister à une crise humanitaire sans précédent ?

Effectivement, les impacts des changements climatiques affecteront l’habitabilité même de notre planète. Les régions côtières risquent d’être inondées dans les prochaines décennies et des populations vont voir leur habitat et leurs cultures inondées, parce que les océans se dilatent quand ils s’échauffent, et que leur niveau va s’élever. D’ici quelques décennies, les réfugiés du climat se compteront par millions. Mais il restera difficile de distinguer l’effet propre des seuls changements climatiques, car de nombreux autres facteurs favorisent les migrations.

Vous avez reçu le prix Nobel grâce aux études que vous avez effectuées en tant qu’expert et vice-président du GIEC, pouvez-vous nous dire sur quels travaux spécialement on vous a distingué par ce prix ? Sachant que vous êtes lié aux instances de l’ONU, vos recherches vous permettent-elles d’influer sur les positions des Etats qui n’ont pas ratifié les accords, comme celui de Kyoto par exemple ? Et pouvez-vous nous dire en quoi consistent vos travaux actuels ?

Le GIEC dont j’ai l’honneur d’être l’un des vice-présidents, a reçu le prix Nobel de la Paix en 2007 en ex æquo avec Al Gore, ancien vice-président des Etats-Unis. Le comité Nobel nous a récompensés « pour les efforts visant à renforcer et propager la prise de conscience des changements climatiques dus à l’homme, et jeter les bases de mesures nécessaires pour contrer de tels changements ». Le GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat) est une organisation qui a été mise en place en 1988 par l’Organisation Météorologique Mondiale et par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement. Son rôle est « d’expertiser l’information scientifique, technique et socio-économique qui concerne le risque de changement climatique provoqué par l’homme ». Le GIEC a pour mandat d’évaluer, sans parti pris et de manière méthodique, claire et objective, les informations scientifiques, techniques et socio-économiques disponibles en rapport avec la question du changement du climat. Il travaille à rendre compte des différents points de vue et des incertitudes, tout en dégageant clairement les éléments qui relèvent d’un consensus de la communauté scientifique. Nous n’avons pas mandat d’influencer les Etats quant à leur politique, par contre nos rapports peuvent stimuler certains Etats à intervenir auprès des décideurs d’autres Etats. Tous nos rapports sont publiés et consultables dans toutes les langues des Nations Unies sur notre site http://www.ipcc.ch dont le siège social se trouve à Genève. Le rôle du GIEC est d’évaluer de la manière la plus objective l’état des connaissances, pas de pousser les gouvernements à aller dans une direction ou une autre. C’est aux citoyens du monde de stimuler leurs gouvernements à agir s’ils le souhaitent. En ce qui concerne nos travaux actuels, le GIEC prépare actuellement son Cinquième Rapport d’Evaluation, dont le premier volume paraîtra en septembre. Ce nouveau rapport comportera notamment les nouveaux accents suivants :

– aspects socio-économiques du changement climatique et ses implications pour le développement durable

– des informations régionales plus détaillées

– un examen plus précis du risque et des questions éthiques et économiques

– la stabilisation des concentrations de gaz à effet de serre.

Sur le plan de la stratégie, pouvez-vous nous informer si la dégradation actuelle de la planète est liée au modèle de consommation capitaliste outrancier notamment dans les pays développés ? Et n’allons-nous pas droit dans le mur avec la destruction de notre espace vital qui est la planète Terre ?

Je n’ai pas à juger la politique des Etats mais il est vrai que les modes de consommation et de production des pays développés sont à l’origine d’environ la moitié des émissions actuelles de CO2, et leur production moyenne de CO2 par habitant est environ six fois supérieure à celle du reste du monde. De plus, près des deux tiers du carbone excédentaire accumulé dans l’atmosphère au cours du dernier siècle provient des pays riches. Les pays du Sud subissent les plus graves conséquences du réchauffement de la planète alors qu’ils n’en sont que faiblement responsables. Nous projetons chaque année dans l’atmosphère une quantité de carbone que la nature avait mis environ un million d’années à enfouir dans les réserves fossiles. Cette grave perturbation du cycle naturel du carbone est au coeur de la complexité du problème climatique. Nous devons réduire les émissions de CO2 dans les pays développés, tout en aidant les pays en développement à limiter les leurs. Réaliser ou non l’objectif de ne pas dépasser une augmentation de 2°C au-dessus de la température dépend surtout de la volonté politique de mettre ou pas en oeuvre les nombreux éléments de solution évalués par le GIEC sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Nous devons transformer nos systèmes de manière radicale tout en respectant les besoins des pays en développement.

Etes-vous optimiste concernant l’avenir de notre faune et notre flore ? Pouvons-nous affirmer aujourd’hui que l’espèce humaine n’est pas menacée ?

Je reste effectivement optimiste, mais uniquement si l’on prend les mesures nécessaires pour atteindre l’objectif de 2°C tant qu’il est encore temps de le faire. Il n’y a pas que la faune et la flore qui soient menacées, mais l’habitabilité même de notre planète, qui est notre seul espace de vie. Il est donc primordial de revoir notre manière de consommer l’énergie et de produire pour que la planète ne subisse pas les changements radicaux qui seraient néfastes pour les générations futures. C’est aussi bien au niveau local que global que des mesures structurelles doivent être entreprises. Si l’on ne change pas de trajectoire, les crises que l’on connaîtra dans le futur risquent d’être catastrophiques.

Entretien réalisé par Mohsen Abdelmoumen et Jocelyne De Ruytter

Biographie 
Le Pr Jean-Pascal van Ypersele (Bruxelles, 1957) est docteur en sciences physiques, climatologue, professeur ordinaire à l’UCL où il co-dirige le master en sciences et gestion de l’environnement. Après une recherche doctorale menée aux USA (National Center for Atmospheric Research Boulder, Colorado), il s’est spécialisé dans la simulation des changements climatiques à l’aide de modèles et mène des recherches sur l’effet des activités humaines sur le climat et vice-versa, dans une perspective interdisciplinaire. Il est membre du Conseil fédéral belge du développement durable et préside le groupe de travail «Energie et climat». Il y stimule un dialogue constructif entre « acteurs » d’opinions parfois très divergentes. Il participe régulièrement aux grandes conférences des Nations Unies sur le climat comme conseiller scientifique de la délégation belge. Il a joué un rôle-clé dans la création en 2002 du programme de travail des Nations unies pour développer la communication et l’éducation en matière de changements climatiques. En 2008, il a été élu vice-président de l’ensemble du Giec (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat ou IPCC en anglais, le panel d’experts des Nations Unies qui a partagé avec Al Gore le Prix Nobel de la paix en 2007). Depuis 2002, il est membre du bureau du Giec. Il a présidé un groupe de réflexion sur le futur du Giec, qui a proposé une série de réformes, adoptées par le Giec en 2009. Interenvironnement-Wallonie lui a décerné en 1999 une « Palme pour l’environnement ». Le Conseil de l’éducation permanente de l’ULB (Cepulb) l’a nominé pour le Prix Jean Teghem (vulgarisation scientifique) en 2000. En 2006, il a reçu le Prix spécial « Energie et environnement Award » de la Fondation polaire internationale. En 2007, il a été mis à l’honneur par la province du Brabant-Wallon. En 2008, il a été titulaire de la chaire Francqui à l’ULB et a reçu la médaille de l’ULB. En 2009, il a été élu membre de l’Académie royale de Belgique. En 2010, il a été nommé membre d’honneur du Club de Rome-EU Chapter. En 2011, il a co-organisé le 1er Symposium « Stephen Schneider » et il a été nommé Citoyen d’honneur de la Ville de Dinant, le gouvernement wallon l’a élevé à la dignité de Commandeur du mérite wallon (la plus haute distinction), et il a été titulaire de la chaire Francqui à HUB Brussel. En 2013, il a coprésidé le 1er congrès interdisciplinaire sur le développement durable.

Liens :
http://www.ipcc.ch./index.htm
http://www.uclouvain.be/teclim.html

Interview publiée dans La Nouvelle République le 3/06/2013

 

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