La mort d’un Juste, à mon frère Vergès l’Algérien

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Jacques Vergès D.R. 

S’il y a une interview que je regrette de n’avoir pas pu finaliser, c’est la vôtre, et pourtant j’y étais presque, je vous savais fatigué de la lutte contre les injustices et de vos nombreux combats. Vous le Juste, je vous savais en partance, mais cette fois non pour Moscou ou Pékin ou New York, mais pour un voyage plus lointain dont on ne revient pas. A travers vous, je voulais humer les parfums des résistants, ceux d’Ali La Pointe et de Ben M’hidi. Une poignée de jours et vous êtes parti, nous laissant une fois de plus dans la souffrance de compter nos morts. J’ai ravalé mes questions, rangé mon stylo et j’ai laissé ma tristesse prendre le relais. Mon encre, je la puise souvent dans mes larmes quand les justes partent. Je garderai toujours sur moi l’odeur de votre Havane. A l’annonce de votre décès, j’ai pensé à Djamila Bouhired et à toutes les Djamila d’Algérie ainsi qu’aux braves dont le sang séché à cimenté les fondations de notre nation. Mon frère Vergès, algérien jusqu’à la moelle, tu résisteras à l’oubli du temps et ton verger verdoyant de la conscience restera inoubliable. Des journaleux décérébrés et serviles, des petites frappes sionistes ont voulu se mesurer à toi, le Sophocle des temps modernes, ton intelligence les a renvoyés à leur insignifiance. Tu nous as quittés et l’establishment médiatico-sioniste s’interroge encore sur ton escapade de plusieurs années de l’autre côté du miroir, très loin, «à l’est de Paris», laissant planer un doute sulfureux pour te nuire post mortem. La belle affaire ! Tu te moquais des simagrées des tartufes et de leurs mensonges, et tu te flattais d’être rejeté par les cuistres. Tu t’es battu toute ta vie et ce n’est pas un hasard si tu as rendu ton dernier soupir dans la chambre où Voltaire a quitté ce monde, comme lui tu as été une conscience, celle qui brise l’oppression. Incompris comme tous les hommes intègres et engagés, ayant bravé leurs attentats et l’omerta, tu étais une figure noble de l’humanité. Tu as combattu sans relâche le mensonge et son visage hideux, juste pour un idéal, emporté par un souffle qui échappe à la vision mesquine et bien-pensante d’une France colonialiste et soumise au sionisme. Lors du procès Klaus Barbie, tu as envoyé tous tes adversaires au tapis en leur assénant une phrase percutante dont je me souviendrai toujours : «C’est votre sosie que vous jugez.» Avec ces quelques mots, la messe était dite. Cette phrase, cher camarade, j’aurais aimé l’approfondir avec toi, mais la grande faucheuse t’a éloigné de nous. Lors de ce simulacre de procès, tu as magistralement déculotté tout le monde et mis K.-O. le lobby sioniste en leur exhibant les faux documents qu’ils avaient produits. Peuvent-ils encore parler d’un travail de mémoire quelconque lorsqu’ils falsifient des preuves ? Face aux trente-neuf avocats de la partie civile – tous blancs – tu étais seul, assisté d’un avocat congolais et de maître Nabil Bouaita venu tout droit d’Alger, et vos origines respectives appuyaient ta stratégie de défense de rupture. Tu as brillamment tenu tête à l’ignominie de l’appareil colonialiste fasciste de Bigeard et Massu et de ses ultras, dont les adeptes se recrutent hélas de nos jours dans nos propres régions. Tu as défendu Georges Ibrahim Abdallah, mon frère, mon camarade, condamné pour une idée. 30 ans de prison juste pour le plier, le casser, mais malgré leur acharnement, ils n’y sont pas arrivés. Georges Abdallah reste debout. Tu l’as représenté toutes ces années avec ténacité et abnégation. «La France est une putain à la solde de son maquereau américain», as-tu asséné lorsque Valls a refusé de libérer Georges Ibrahim Abdallah malgré la décision des juges. Qui d’autre que toi aurait eu le courage de dénoncer l’ignominie du gouvernement français avec des propos aussi cinglants ? Personne. Non, le sionisme, le nazisme et le colonialisme qui sont les doigts d’une même main ne pourront jamais briser le souffle de liberté qui émane de l’histoire glorieuse de nos luttes communes. Certes, des chiffonniers ont squatté la place des Lumières qui est la nôtre, mais reprenant la parole de Diogène à Alexandre : «Ôte-toi de mon soleil», nous savons que notre combat est un hymne à la gloire de l’humain qui résiste et que notre chant provient des entrailles de la terre qui nous a vu naître. Le nazisme n’est pas mort, bien au contraire, il prospère dans le racisme et la haine sauvage que subissent les peuples à travers le monde. Lorsque je fus incarcéré injustement et sans aucune accusation, et, plus récemment, lorsque mon domicile a été perquisitionné, j’ai vu devant moi des nazis et des racistes sans honneur. Nos mots sont des armes face aux oppressions et aux corrompus. Nous sommes porteurs d’une lumière éternelle qui ne s’éteindra jamais et qui se nourrit de nos cris, de nos luttes, de nos emprisonnements, de nos perquisitions, et des attentats de nos ennemis, de leurs soi-disant droits de l’Homme, de leurs «valeurs» aromatisées au pétrole et entachées du sang du million d’enfants irakiens, de celui des enfants du monde arabe qui brûle, de celui de ces bébés que leurs fascistes ont embrochés dans nos contrées. Qu’ils ne jouent pas avec nos morts ! Nos plaies béantes les hanteront jusqu’à la fin des temps. Le fascisme qui a sévi chez nous, celui des enfumades de mon peuple et des caisses d’oreilles d’Algériens que Bugeaud, le monstre colonialiste, collectionnait pour son empereur, celui de la plaine nocturne de la Mitidja où des bébés ont été égorgés est-il moindre que les massacres de leurs enfants par le nazisme ? Nos chants vaincront leurs génocides, c’est une certitude qui ne m’a jamais quittée, même dans les moments les plus sombres où je voyais ma patrie saignée par un complot mondial dont chacun évite de parler aujourd’hui de peur d’être confronté à son miroir. Le monstre apparaît sous différents visages, celui du nazi, du colonialiste, du sioniste, du fasciste, mais sous ses aspects multiformes, il répand toujours les mêmes abjections. Khoya Jacques, lorsqu’on a plastiqué ton bureau, on avait déjà assassiné le restant d’humanité dans ce monde.
Le monde pour lequel nous nous sommes battus a disparu, les corrompus et les mercenaires ont le vent en poupe, et cette époque ne produit plus de grandeur, juste du fumier. Mais Djamila est une chanson inaltérable et c’est l’Algérie éternelle qui coule dans notre sang. L’Histoire gardera le nom d’Ali La Pointe et de Ben M’hidi, mais certainement pas celui des chacals sans honneur ni patrie nommés Khelil ou les autres qui sont la blessure béante de ma patrie. J’affirme que l’Algérie pour laquelle nous luttons n’a rien à voir avec celle des bagarra, ces maquignons à la culture chkara, ni avec le régionalisme, le népotisme et autres fléaux assassins ravageurs dans toutes les administrations. Est-ce pour cela que nos martyrs ont donné leur vie ? Avons-nous résisté au terrorisme pour des chiens galeux, comme ce «directeur» insignifiant d’Al Adjoua, serpillière merdique en guise de pseudo-journal, et qui ose éructer ? Vomissez loin de nos yeux, sale engeance ! Et je tiens à dire spécialement à ce prétendu directeur que s’il ouvre sa bouche nauséabonde, je l’attaque à la Cour européenne des droits de l’Homme ou dans n’importe quelle cour même s’il faut en inventer une spécialement pour lu, comme la cour pour insectes, par exemple. La corruption a mille costumes dans ma patrie meurtrie, mais notre Algérie est celle des braves gens qui partagent leur pain avec les leurs, celle de Novembre, celle qui a lutté pour instruire le peuple, et celle du pauvre qui, même s’il nous gifle avec son insolence, nous prouve qu’il a été instruit, celle des industries et celle qui a fasciné et attiré les Che Guevara et Mao. Notre Algérie n’appartient pas à la bourgeoisie compradore et aux arrivistes qui hantent les hôtels 5 étoiles de la pédérastie intellectuelle ou de la pédérastie tout court, et elle n’a pas oublié le sourire de Ben M’hidi et le regard du colonel Amirouche défiant les monts Djurdjura. C’est celle-là, l’Algérie de Jacques Vergès le Juste, celle du FLN authentique qu’il a défendu et auquel il a appartenu. Tirez le volet sur vos kiosques à fantasmes et vos boutiques de la traîtrise, fermez vos yeux sans conscience, l’Algérie est au-dessus de nous tous et aujourd’hui elle a perdu un de ces dignes fils. Trêve de vos balivernes et de vos commérages, cessez vos comportements irrespectueux envers nos martyrs et envers notre histoire. Nos présidents à nous, ce sont les martyrs de la révolution, et que mon message soit clair : j’ai dit un jour que l’Algérie n’est pas une monarchie et que personne n’est indispensable. Seul nous importe le souffle qui nous vient de loin et il n’y a pas de place pour une vision régressive et clanique dans l’Algérie de demain. Kassamen ! Nous jurons que nous éradiquerons le nombrilisme comme nous l’avons fait avec le terrorisme assassin et comme nos prédécesseurs l’ont fait avec le colonialisme génocidaire. Le chant des partisans «Ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place» est le message, l’un des derniers qu’a prononcé Larbi Ben M’hidi, mon président éternel, à son geôlier. Moi aussi je peux spéculer sur la présidentielle de 2014. Profitez-en, c’est gratuit au moment où des félons se font payer par un officier supérieur avec l’argent de l’Etat pour lequel mon grand-père a donné sa vie et pour lequel mes ancêtres se sont sacrifiés à Constantine. Il n’y a ni colonel Fawzi ni Amar Bouzouar ! Je lui ai dit pourtant un jour que rien ne dure sur terre et que tout le monde finit au trou, à la fosse, il n’y a pas de chikour en Algérie, et tous ceux qui ont touché d’une manière ou d’une autre au pain des Algériens et aux deniers de l’Etat payeront au prix fort leurs trahisons, car dans ces moments de danger pour la nation, toucher à l’Algérie équivaut à la trahison suprême et il n’y aura aucune exception à cette règle. Maudite engeance que vous êtes, j’irai cracher sur vos tombes ! Je vous offre un «scoop» en vous donnant le nom du futur président qui ne sera ni Saïd, ni Alilou, ni Abdel, il est et restera Larbi Ben M’hidi et le chef de gouvernement sera Ali La Pointe ! Alors, rejoignez vos salons lugubres, vous êtes disqualifiés par nos rêves et notre chant immortel.
Repose en paix, mon frère, mon camarade Jacques Vergès, tu figures désormais aux côtés de Ben Boulaid et de Medahi Mohamed qui t’ont accueilli fraternellement. On se rejoindra un jour là-bas, où l’on se sent chez nous auprès des nôtres, en compagnie de si Larbi, de M’hamed Bouguerra, de Hassiba l’Algérienne et de l’Oncle Ho. Pour toi et pour eux, je jure de continuer à braver les vents contraires et de pourchasser les charognards pour planter notre étendard avec ma plume dans leurs panses de goinfres.

Les balles ne tuent pas, il n’y a que la destinée qui tue (proverbe algérien).

Mohsen Abdelmoumen

Article publié dans Algeriepatriotique le 19/08/2013

 

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