Le baron Marcel De Ruytter : La résistance belge par les « maux » ou le parcours d’un porteur de lumière

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Marcel De Ruytter D.R.

Le baron Marcel De Ruytter est né le 15 janvier 1910 à Liège, ville belge à forte dimension économique à cette époque par son activité sidérurgique et minière et ses nombreux travailleurs. Fils unique d’une famille aisée issue d’une longue lignée de riches brasseurs, il a mené une jeunesse dorée se consacrant à sa passion pour l’équitation et les concours hippiques. Seul point sombre : le divorce de ses parents alors qu’il avait dix ans.

Son entrée à l’université pour des études de géomètre lui fit rencontrer les idées marxistes qui changèrent le cours de sa vie : il adhéra au Parti Communiste belge. C’étaient les années ’30, avec la crise effroyable qui frappait des pans entiers de la société, plongeant les populations les plus fragiles dans la misère, avec la montée du fascisme en Italie, en Allemagne, en Espagne, menaçant la paix mondiale, avec l’anticommunisme hystérique de la bourgeoisie qui voyait d’un mauvais œil l’engouement populaire pour ce nouveau parti porteur d’espoir pour les classes défavorisées, avec la mise en place de mouvements pro-nazis, comme le parti Rex de Léon Degrelle en Wallonie et le VNV en Flandres, fers de lance de cette bourgeoisie.

Parallèlement à son engagement politique, Marcel rencontra Marie-Louise qui devint son épouse et la mère de son fils. Elle était de dix ans son aînée, belle, en pleine maturité et consciente de son pouvoir sur ce jeune homme riche et inexpérimenté. Elle appartenait à une famille de gitans sédentarisés, en quête de tout ce qui était susceptible de générer le profit. De son côté, la mère de Marcel, divorcée, tomba sous le charme du frère de Marie-Louise, un bellâtre qui considérait cette bourgeoise comme un moyen efficace de modifier favorablement son train de vie et son ascension sociale. Chaque personnage de ce drame en devenir était en place : le destin de Marcel, dès lors, était scellé.

Vint la seconde guerre mondiale et la débâcle des armées belges, françaises, britanniques, obsolètes face au raz-de-marée surarmé nazi, le désarroi des populations livrées à elles-mêmes, l’Etat s’étant effondré comme un château de carte dès l’invasion allemande, la plupart des élites ayant fui en France. L’armée allemande défilait dans les rues belges sous le regard atterré du peuple…  Le Roi capitula, un nouveau gouvernement collaborationniste fut formé, certains responsables civils et judiciaires revinrent d’exil pour reprendre leurs fonctions, les bourgmestres qui s’étaient enfuis furent remplacés par des militants à l’Ordre Nouveau, les collaborateurs zélés se courbèrent devant les uniformes vert-de-gris, exigeant des forces de la gendarmerie et de la police qu’elles assument leur devoir sous l’autorité allemande, et le gouvernement belge légitime se réfugia à Londres dans sa grande majorité. L’occupation s’installa avec ses tickets de rationnements pour la population, les privations, le travail obligatoire, la collaboration active ou passive, la résistance et la répression.

Le Parti Communiste qui avait déjà une expérience de plusieurs années de la clandestinité pour protéger les nombreux réfugiés politiques des pays tombés sous la dictature fasciste commença à s’organiser. Dès 1941, il fonda son bras armé, le Front de l’Indépendance et entra dans la lutte active contre l’occupant. Marcel De Ruytter devint partisan armé, agent de renseignement, et plus tard, chef d’une filière liégeoise d’évasion des aviateurs alliés en collaboration avec Charles Kremer, un des ses camarades du Front de l’indépendance. Ce Front de l’Indépendance était soutenu par Moscou et certains soldats et commissaires politiques de l’Armée Rouge réussirent à fonder un bataillon d’ex-prisonniers de guerre ayant pu s’échapper des camps de travail se trouvant derrière les lignes allemandes qui avançaient en Union soviétique.  Evgeniy Dotzenko, commissaire politique et officier de l’Armée Rouge, fut un chef incontournable de ce bataillon ; sa mission était de former les résistants, d’effectuer des actes de sabotage et de harceler les forces d’occupation nazies. Il a donné sa vie, comme Marcel De Ruytter,  pour nous libérer de la barbarie fasciste. En effet, le 15 janvier 1944, Marcel fut arrêté sur délation par les nazis  et fusillé sans jugement à la Citadelle de Liège, en compagnie de son camarade Charles Kremer avec lequel il dirigeait la filière d’évasion et de renseignement. Sur le site de cette ancienne citadelle, existe un lieu de recueillement et de commémoration où reposent plus de 400 martyrs de diverses nationalités, dont un Algérien, qui ont offert leur vie dans la lutte contre le nazisme.

Mon père avait quatorze ans lorsque Marcel, son père, fut fusillé mais il ne sut jamais que celui-ci avait été dénoncé par la famille de sa mère, le clan des gitans qui l’a élevé lorsqu’il devint orphelin, afin de faire main basse sur l’héritage et les innombrables biens matériels et immobiliers du baron De Ruytter. Mon père et moi-même avons subi toute notre vie un lavage de cerveau discréditant un héros qui nous était décrit comme un traître et un lâche ayant dénoncé son réseau sous la torture, alors que cette même belle-famille a collaboré activement avec les nazis à travers un cinéma de quartier dont elle était propriétaire et qui servait à renseigner l’ennemi et à faire divers trafics comme les métaux précieux et autres. Il a fallu attendre ma rencontre avec mon époux algérien qui a croisé la route d’un inspecteur de police à la retraite, Mr Armand Colin, celui-ci décoré de la plus haute distinction par la Fédération de Russie pour son travail de mémoire sur les résistants soviétiques en Belgique, lui-même fils de partisan du Front de l’indépendance disparu dans un camp, et qui a consacré sa vie à travailler dans les archives des renseignements généraux belges, pour que la vérité éclate. C’est grâce à cet inspecteur, qui nous a communiqué la fiche de police de mon grand-père comportant notamment le rapport d’autopsie, que j’ai pu avoir accès à ma propre histoire. Le rapport d’autopsie stipule que mon grand-père n’a subi aucune torture et qu’il a reçu cinq balles dans le thorax, j’ai aussi appris qu’il avait été dénoncé par sa belle-famille et qu’il n’avait pas trahi ses camarades. Mon père est décédé sans ne connaître de son histoire que les mensonges scélérats de ceux qui ont conduit son père au poteau d’exécution. Que ce soit à l’échelle d’une famille comme à celle d’une nation, le travail de mémoire en Europe Occidentale n’a pas été accompli, excepté par quelques Justes, trop rares, qui ont combattu l’oubli.

Tant de mensonge, tant d’injustice, tant de trahison ! Il m’a fallu attendre longtemps pour connaître l’histoire de mon grand-père dont je suis très fière. Une histoire tragique, incroyable, mais vraie. Celle d’un Brave, d’un porteur de lumière dans un monde de ténèbres…

Jocelyne De Ruytter et Mohsen Abdelmoumen

Références et archives concernant le Baron Marcel De Ruytter :
Fiche de police de Marcel De Ruytter
Archive des renseignements militaires concernant l’action de Charles Kremer et Marcel De Ruytter (témoignage de feu Madame Kremer)
Archive sur les aviateurs alliés rapatriés
Fiche manuscrite d’un aviateur américain citant les membres du réseau l’ayant aidé à s’évader.
Plusieurs fiches de la Ligne d’évasion Comète
Archives diverses concernant le Front de l’Indépendance

 

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