Anne-Marie Lizin à Algeriepatriotique : « Les services secrets algériens sont vraiment très efficaces »

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Anne-Marie Lizin : «L’armée algérienne est un rempart contre le terrorisme en Europe.» D. R.

Algeriepatriotique : Vous revenez du Forum de Rhodes en Grèce. Pourriez-vous nous expliquer de quoi il s’agit ?

Anne-Marie Lizin : Il s’agit d’un forum qui se tient chaque année depuis onze ans et qui est organisé par des personnalités autrichiennes, américaines et russes. Ce forum a pour objectif de parler de tous les grands thèmes qui traversent la société mondiale. Le sujet phare est évidemment financier et c’est autour de lui que les principales réunions ont lieu. Mais, cette année, les organisateurs avaient choisi de parler plus particulièrement des endroits où il y avait des frictions religieuses, dont les frictions sunnites-chiites, et la protection des chrétiens de façon générale au Moyen-Orient, et spécialement en Syrie, avec un séminaire spécial qui leur était consacré. Il y a eu d’autres sujets comme l’union eurasienne et la relation avec la Chine. Nous avons aussi eu une vue très complète des débats actuels dans le monde. C’est très intéressant parce que si la partie dominante dans les débats est russe, on sent qu’il y a une volonté d’écouter ce qui se dit ailleurs. La question des grandes options familiales ne va pas aisément coïncider avec la vision de l’Europe occidentale, mais, par contre, sur bon nombre de grandes options comme la Syrie, on sent qu’il y a une vraie volonté, à partir du moment où l’on applique ce qui a été décidé au moment de l’accord proposé par M. Poutine. S’il y a application, il va vraiment y avoir un changement de ton de l’ensemble des composants, notamment des chrétiens qui, eux, ont de plus en plus le sentiment que celui qui les a protégés dans ce conflit, finalement, c’est la diplomatie russe.

Vous avez accordé une interview au journal libanais Al Manar dans laquelle vous affirmez l’existence d’un groupe extrémiste autour du ministre des Affaires étrangères français, Laurent Fabius, et que les services français pourraient être derrière la manipulation des armes chimiques en Syrie. Pouvez-vous développer vos propos ?

Sur ce point, je pense qu’il faut faire la distinction entre une analyse d’observateur de la situation et la politique à l’égard de la Syrie depuis le début des événements là-bas, qui a montré une sorte de radicalisation des positions de la France, véhiculée par le ministre des Affaires étrangères français. Dans le cas précis du déclenchement de l’opération «armes chimiques», l’arrivée des enquêteurs coïncide avec l’immédiate utilisation de ces armes chimiques. Si vous regardez les premières vidéos qui ont d’ailleurs été véhiculées par les Français, vous allez voir que dans la première, le cameraman filme quelques secondes avant que tout ne démarre. A ce moment-là, la ville est calme, mais le cameraman sait déjà de quel endroit précis de la ville va partir le projectile puisqu’il maintient sa caméra dans cette direction pendant quatre ou cinq secondes. Il est clair qu’il y a une importante manipulation derrière, calculée sur le temps, et ce qui est intéressant, c’est de voir à quel moment le ministre des Affaires étrangères français a appelé M. Kerry. La démarche n’a pas été du chef des Américains qui auraient appelé la France pour avoir leur opinion. Non. C’est M. Fabius qui a appelé M. Kerry pour lui dire «cette fois-ci, on le tient». Donc, il s’agit de déterminer qui avait intérêt à démarrer ce processus et on peut légitimement penser, non que ce soient nécessairement les services français, mais que ceux-ci étant dans le noyau autour du ministre des Affaires étrangères, ont été particulièrement bien informés de cette attaque aux armes chimiques et qu’ils n’avaient aucun doute, eux, pour lancer de cette façon-là les Etats-Unis dans la mécanique de guerre. Il fallait qu’ils n’aient aucun doute sur l’effet, et c’est là que l’on peut se dire que la manipulation a eu lieu. C’est ce que j’ai tenté d’expliquer pour bien montrer que ce n’est pas nécessairement une manipulation américaine. Dans ce cas, il s’agit d’une manœuvre qui a utilisé le groupe que vous qualifiez d’extrémiste, mais que j’appellerai le noyau dur autour du ministre des Affaires étrangères français et dont l’opinion n’est pas partagée par beaucoup d’hommes et de femmes très bien informés de France, parce que la position sur la Syrie de la France à ce moment-là, qui j’espère va changer – je suis même certaine qu’elle va évoluer –, n’a pas été approuvée par beaucoup de monde à l’intérieur des services français et des gens qui connaissent la Syrie. 

Nous avons eu écho que ce sont les Saoudiens qui ont livré les armes chimiques. Quel est leur lien avec les services français ?

Je ne peux pas donner une information sur des faits que je ne connais pas. J’ai vu que la position russe était très claire à ce sujet. La Russie a sans doute obtenu des précisions, mais il faut bien dire que si vous regardez les analyses de ce noyau dur, vous voyez très bien qu’il est soit saoudien, soit israélien, soit français, soit une combinaison de ces éléments. 

Vous avez également dit que la guerre en Syrie servait Israël…

Je pense que dans l’état actuel des choses, Israël n’aime pas l’idée de voir arriver un gouvernement sunnite extrémiste en Syrie et, donc, les Israéliens sont nécessairement à l’écoute de ce qui conduira à une formule leur laissant un interlocuteur qui soit ou bien affaibli ou s’il est nouveau, en tout cas dès le départ, accessible à une possibilité de discussion avec eux. Je ne crois pas qu’Israël soit favorable aux thèmes maximalistes que l’on peut rencontrer, ou plutôt que l’on pouvait rencontrer dans certains milieux avant l’opération chimique. 

Comment expliquez-vous le revirement total des Occidentaux, notamment des Américains, sur la question syrienne ? Pensez-vous que le spectre de la guerre se soit définitivement éloigné ?

Je pense qu’il y a eu une action diplomatique excellente de la part de M. Poutine et de son équipe qui gère le dossier syrien. Leur réponse a été intelligente, élaborée, multiforme, parce qu’il ne suffisait pas de dire «non, c’est une manipulation» ; il fallait essayer d’en avoir la preuve et de proposer autre chose pour déplacer le débat. Il est nécessaire d’être très subtil dans ces matières. M. Poutine a présenté une formule qui pouvait permettre aux Américains de ne pas poursuivre leur menace et à partir du moment où ils ont accepté de suivre la proposition russe, évitons de les traiter de faibles. Il faut, au contraire, valoriser le fait qu’ils aient répondu favorablement, sinon vous rouvrez le prochain risque de conflit. Il faut donc se montrer prudent, continuer à respecter la position américaine qui a été de suivre M. Poutine, ce qui était intelligent. En soi, c’est déjà suffisant pour montrer le grand rôle de la Russie dans ces matières, puisque n’oublions pas que pendant tout ce temps, la France poussait, via M. Kerry, à adopter à tout prix une autre position et à ne pas se laisser «prendre au piège» de la proposition russe. Il faut vraiment reconnaître qu’il y a eu aussi du côté américain une volonté qui n’est pas une faiblesse. Je pense que c’est important pour la suite du débat et pour bien comprendre que le risque n’est pas nul à l’avenir. Le risque est toujours là que les choses se retournent à tout moment avec une manipulation plus fine que celle des armes chimiques, moins détectable en tout cas que ce qu’on a vu dans les vidéos. Entretemps, comment peut-on comprendre également les raisons du changement d’attitude de la part des Américains ? La carte réelle des enjeux nous l’explique. Si vous partez du principe qu’une intervention militaire n’est pas légitime, et dans ce cas elle aurait eu beaucoup de difficultés à paraître légitime, vous devez en plus dire comment vous allez reconstruire un Etat après sa destruction. La seule réalité, c’est la carte de l’Etat lui-même et la répartition des forces militaires en présence. Les Américains ont bien compris que leurs alliés n’étaient pas capables de dominer le pays et, suite à ce constat, ils savent qu’ils n’auront pas la capacité de contrôler le territoire. A partir de là, quelles sont les forces politiques que l’on peut promouvoir ? N’étant pas une experte militaire, je m’attache surtout à cette lecture. On peut apprendre beaucoup sur la Syrie en regardant la carte de très près. La question est de savoir quelles sont les forces politiques qui peuvent vraiment permettre à ce que chacun puisse participer à une formule de pacification, exactement comme l’initiative diplomatique de M. Poutine a pu arrêter la volonté de frappes. Est-ce qu’une initiative de même type portant sur les forces politiques qu’on peut promouvoir permettrait d’arriver à Genève II et à la paix, alors que la carte militaire au sol ne donne même pas le droit de le revendiquer ? Si vous n’avez pas la majorité du territoire, vous n’avez pas la majorité politique, comme c’est le cas actuellement. Cette situation perdurera si les tueries se poursuivent. Il faut donc prendre les forces politiques qui ont eu le courage de rester loin des actions militaires à l’intérieur de la Syrie – et je crois qu’elles existent –, les valoriser et voir comment on peut avec elles constituer une sorte de force sunnite politique, pacifique bien sûr, mais qui accepte et qui a comme objectif l’Etat syrien. Cette perspective qui maintient les alaouites dans un rôle important, qui maintient les Kurdes et qui peut-être même développer un rôle fédéral kurde important comme ça a été le cas en Irak, mais, en tout cas, une solution syrienne qui doit éviter les germes catastrophiques de ce qui se passe en Irak, est alors acceptable pour les Américains et, ensuite, pour Israël qui ne nie pas l’existence sunnite, ce qui est important. Pour le moment, nous n’avons pas vraiment la réponse.

Vous dites que M. Poutine a sauvé la face aux Américains et évité une guerre. Mais peut-on éviter la catastrophe irakienne avec le démantèlement de l’Etat et de l’armée ? 

On peut éviter le démantèlement de l’armée comme on l’a fait en Irak, ce qui était la catastrophe de départ, dès l’occupation de l’Irak, et c’est d’ailleurs un Américain qui en est responsable. Il l’a regretté depuis et les analyses américaines vont toutes dans le même sens. Pour peu que je lise ce que le Pentagone publie, je vois qu’ils sont unanimes pour éviter cette option. Dans le cas de la Syrie, quand je dis qu’il faut garder une forte composante alaouite, c’est bien dans cette optique. Et, donc, qui dans les forces politiques est capable d’amener un sunnite comme Premier ministre ou comme perspective de Premier ministre ? Les exemples de ces quinze dernières années ne sont pas faciles puisqu’en Afghanistan, c’était clair, les taliban étaient battus et les Américains imposaient Karzaï. En Syrie, ce n’est pas si clair et on n’aura pas une force qui va imposer Untel. Je crois qu’il faut réfléchir à valoriser le Comité de coordination pour le changement démocratique. Pour moi, c’est vraiment autour de ce groupe qui est à Damas, à Paris, etc. Un groupe complet, mais d’opposition qui a refusé l’enclenchement militaire. Eux doivent de leur côté se réconcilier aussi avec ceux qui ont fait les premières actions militaires qui étaient peut-être plus justifiées et qui n’étaient pas des actions extrémistes. Il y a là une frange qui doit les accepter et qui, pour l’instant, ne les accepte pas encore. C’est un peu le chemin que les Américains doivent faire. 

En tant qu’experte du renseignement, pensez-vous que l’on puisse revenir en arrière alors que sur le terrain, des djihadistes jusqu’au-boutistes, venus de plusieurs pays, n’ont pas à l’esprit de négocier, même si Bachar Al-Assad a déclaré qu’il était prêt à dialoguer avec tout le monde ? La soi-disant opposition ne maîtrise pas le terrain, croyez-vous que l’on puisse refaire l’Histoire ?

Je crois que ce n’est pas la troupe qui fait la politique, y compris la politique militaire. Comme partout, si l’on coupe le robinet du financement…

Le Qatar ? La Turquie ?

Certainement la Turquie. Certainement les groupes turcs qui ont soutenu les djihadistes et les laissent passer. Il est sûr que de ce point de vue, la fin du financement fait réfléchir tout le monde, y compris de grands enthousiastes de l’action djihadiste. S’il y a un mot d’ordre, ce mot d’ordre est complexe, parce que les Américains, à la différence avec l’Afghanistan, ne peuvent pas le donner seuls car la Turquie montre très clairement aux Américains qu’elle ne dépend pas d’eux. La politique turque actuelle est beaucoup plus autonome qu’on ne le pensait pour un pays de l’Otan, et qui n’existait pas lors des opérations en Afghanistan. Par contre, les autres pays qui financent, je pense qu’on peut les arrêter très facilement. Mais il faut que tout le monde ait envie de le faire.

Donc, il faut dialoguer avec les Etats qui manipulent les groupes terroristes, comme le Qatar et la Turquie ?

Je pense que c’est plus compliqué que cela. Il y a aussi une très grande influence de la famille de M. Hariri. En tout cas, il est certain qu’un message venant uniquement des Etats-Unis ne suffira pas à arrêter les combats. Il faut plusieurs messages de différentes natures. C’est à cela que servent les grandes puissances : à complexifier suffisamment une action diplomatique pour qu’elle aboutisse finalement à un résultat, à savoir faire de Genève II une conférence où les sunnites modérés puissent être écoutés. Les sunnites qui ont une alliance avec les Kurdes, les alaouites, avec les autres minorités plus faibles, y compris les chrétiens, qui n’ont pas pris les armes et qui sont capables de s’entendre avec une partie qui a pris les armes, parce que, sinon, il n’y aurait pas de problème et nous n’aurions pas besoin d’une conférence. Il faut reconnaître ce point-là, d’où la difficulté qui est aujourd’hui celle de M. Brahimi. Je pense que la situation évolue plutôt bien et qu’il faut vraiment s’efforcer à ce qu’autour de cette composante non militaire de l’opposition syrienne, il y ait un soutien massif, afin qu’ils arrivent à exposer leur thèse qui n’exclurait pas ceux qui ont fait au début le choix de répondre aux armes par les armes, parce qu’il faut bien dire que tout le monde a utilisé les armes dans ce conflit, mais qui n’en ont pas fait le combat global d’Al-Qaïda. Maintenant, dans la plupart des cas – le désarmement de la résistance en Belgique après la guerre l’a montré –, ce n’est pas un problème facile à régler. Il y a d’abord la décision d’un cessez-le-feu qui n’est pas évidente. Puis, vient le désarmement des milices. La grande question est de savoir ce que l’on fait après d’une force qu’on a laissé se développer avec des armes importantes et que l’on veut démobiliser. A ce sujet, l’Afghanistan est un mauvais exemple parce que les taliban ont été une force générée et encouragée par les services britanniques et soutenue par d’autres, par la suite. L’idée de faire entrer une force qui allait pacifier le chaos afghan après la période la plus terrible, et qui a dit «nous arrivons avec une structure et nous allons mettre de l’ordre» a été encouragée à l’époque par les services britanniques. Je me rappelle très bien d’où venaient les notes d’information sur l’apparition des taliban en Afghanistan. Mais ceux-ci n’ont pas réussi à dominer la mécanique qui a continué et est retournée d’où elle venait initialement et qui déstabilise le Pakistan. Le même risque existe en Syrie avec cette force sunnite extrémiste composée de différentes brigades aux noms interchangeables, qui possède des postes de repli en Irak. Ces brigades ne vont pas nécessairement s’arrêter parce qu’on le leur demande. Elles n’auront peut-être plus accès de la même façon aux armes, mais elles peuvent rester une force très difficile à désarmer. C’est le travail de ceux qui veulent trouver une solution pour la Syrie.

 On peut établir un parallèle avec le syndrome libyen où il existe un no man’s land où personne n’est désarmé et où la région de Bréga veut faire sécession. L’arsenal libyen s’est disséminé partout, en Egypte, chez nos propres terroristes en Algérie, etc. Comment peut-on désarmer des radicaux ?

Je continue à penser que les sources financières sont la clé de l’épuisement progressif de ce genre de forces. S’ils ne sont plus payés, s’ils n’ont plus d’armes, je ne vois pas très bien comment ils pourraient continuer des actions si ces deux sources sont fermées. Je connais moins bien la Libye, donc je ne vais pas m’exprimer sur les mouvements là-bas, même si je vois bien l’impact que cela peut avoir sur l’Egypte par le chemin vers Alexandrie. Nous les Belges n’avons rien contre les Etats fédéraux, bien au contraire.

 Oui, mais quand ce sont des émirats islamistes…

En effet, c’est bien là le problème. Mais, en même temps, si vous regardez la Syrie, c’est plus complexe parce qu’il y a toujours eu des brigades militaires kurdes. Il y a toujours eu une sorte de tolérance des différents types de comportement dans diverses parties, ce n’est pas nouveau. La domination d’un lieu de type émirat sunnite est pour moi plus en liaison avec l’Irak qu’il ne l’est avec la Syrie. Si l’on arrive à gérer Genève II avec des gens qui ont un profil correct, ce sera possible. Pour la Libye, je ne suis pas capable de vous donner une orientation, mais il est évident que les stocks d’armes étaient tellement importants qu’il aurait fallu prévoir leur destruction. Je pense qu’à la limite, l’action américaine, comparée au cas de ce monsieur Al-Libi, est plus justifiable parce que si vous dites «j’attaque un stock d’armes dont je sais qu’il va être utilisé par des extrémistes», cela me paraît plus justifié que de dire «j’attaque un chef d’Etat». Donc, cette possibilité sera peut-être mise en œuvre dans le cas de la Libye.

Vous approuvez l’intervention américaine avec les drones et les forces spéciales sur place ?

Les drones, c’est une technique qui existe, comme la recherche biologique ou la génétique. Ils existent, c’est pratique, et ce sont le résultat de Guantanamo. C’est très difficile à expliquer pour des gens qui n’ont pas suivi Guantanamo et les débats à l’intérieur du Pentagone. Le fait qu’ils aient eu autant de prisonniers à gérer dans des conditions impossibles pour l’image américaine a poussé les responsables du Pentagone et de la Maison-Blanche à s’orienter vers l’utilisation des drones, parce que là, il n’y a pas de prisonniers. Objectivement, dans les techniques de guerre moderne, ce fait existe, c’est tout. On ne pourra jamais empêcher le développement des drones parce que cette technique sert à des objectifs civils et constitue une intelligence accrue du monde. 

Comment évaluez-vous ce qui est qualifié de «printemps arabe» que nous voyons, nous, comme un hiver islamiste horrible qui a ravagé le monde arabe ?

Il faut vraiment arrêter l’utilisation de l’islam à des fins politiques, parce que cela tue des milliers et des milliers de musulmans. C’est cela qui est la honte et non deux ou trois actions extérieures. Ce sont les actions contre les musulmans, dans les pays musulmans, faits par des religieux fanatiques qui font de la politique. Il faut que le monde musulman arrive à mettre cette religion à l’endroit où elle doit être, c’est-à-dire s’occuper de la vie privée des gens sans interférer dans la politique, c’est ce que disent les Algériens et les Egyptiens. C’est ça le point faible dans la mentalité musulmane. Mais le fait de dire que la religion n’a pas de place dans la politique n’est pas encore compris aujourd’hui.

Pour vous, il s’agit avant tout d’un combat d’idées et non pas seulement militaire ?

Je vous ai dit qu’il fallait arrêter de financer les armes, c’est très clair. Mais je pense que ce sont des secteurs complètement différents. Ces gens qui combattent en Syrie font semblant d’être religieux, ils n’ont en fait aucune connaissance religieuse. C’est la force politique musulmane qui leur dit «vous faites bien, continuez, nous aurons le contrôle politique de toute la oumma musulmane». C’est ça le point faible. Ce sont ceux qui disent cela qui doivent être combattus, comme nous, Occidentaux, l’avons fait avec la religion catholique et nous le ferons pour n’importe quelle religion. C’est le concept d’avoir des forces politiques qui ne peuvent pas se référer à une religion idéalisée dont ils dictent d’ailleurs eux-mêmes les règles. Il est évident que celles-ci ne viennent ni du Coran, ni du Ciel, ni de la Bible. Les règles politiques qu’ils donnent viennent de l’actualité, bien entendu. C’est ce point-là qu’il faut faire comprendre. Je crois que le monde musulman recèle des hommes intelligents qui n’osent pas le dire. Il faut valoriser ces hommes-là pour qu’ils osent le dire. Mais c’est très difficile.

Vous connaissez très bien l’Algérie et ses responsables militaires et civils. Quel message pourriez-vous adresser à nos dirigeants militaires et au peuple, sachant que notre pays est encerclé par des pays instables où les terroristes font la loi, alors que le président Bouteflika est malade à la veille d’une présidentielle. Que pouvez-vous leur dire, sachant que nos militaires sont le dernier rempart face à la nébuleuse terroriste qui menace l’Europe ?

Il faut dire que l’armée algérienne est un rempart contre le terrorisme en Europe. Personnellement, j’ai beaucoup d’amitié pour M. Bouteflika. Donc, je ne veux pas du tout dire des choses qui soient opposées aux années où il a exercé ses fonctions de président. Le moment où M. Bouteflika est arrivé au pouvoir était particulièrement délicat et il a cheminé avec l’Algérie dans les moments les plus difficiles. Il arrive un moment où la vie frappe, c’est valable pour tout le monde. Il vous faudrait un homme civil, sympa, expérimenté ; quelqu’un qui connaît l’extrême difficulté, ce que connaissait le président Bouteflika qui sait l’extrême difficulté des enjeux du pays. 

Pas militaire ?

Je pense que pour l’image de l’Algérie, il vaut mieux un civil, franchement. Il peut avoir été un moment militaire, mais il faut qu’il soit porteur d’une image de l’Algérie dont les Algériens à l’extérieur puissent être fiers, c’est important pour ne pas qu’ils se laissent à nouveau reprendre dans des démarches djihadistes, religieuses, etc., et qu’ils soient fiers d’un pouvoir civil actif. C’est juste un point de vue. C’est aux Algériens de décider. C’est un choix très difficile pour le moment, je le vois bien en lisant la presse algérienne (rire).

Vous êtes une amie du président Bouteflika. Pensez-vous que nous pouvons nous permettre dans le contexte actuel d’instabilité à nos frontières d’avoir un président affaibli ? 

Ce n’est pas la référence au président qui m’inquiète. Ce sont les délais entre les Conseils des ministres. Je trouve cela inimaginable dans un pays. Objectivement, c’est ça le point faible. C’est le point de vue de la gestion vis-à-vis des gens. C’est pour ça que je dis que c’est plus facile quand on est plus jeune. M. Bouteflika a des ressources, ce n’est pas le problème. C’est la nature de la gestion, le problème, pas la personne. Un pays aussi grand que l’Algérie a besoin de gestionnaires quotidiennement actifs et interactifs, et ce qui manque, c’est l’interaction avec l’absence de réunions, le fait que chacun travaille, bien ou mal, dans son coin, mais ne les compare pas avec les autres. Donc, il y a vraiment, là, une autre façon de gérer, ce qui doit arriver. Mais, à nouveau, c’est aux Algériens de décider.

Que pensez-vous des services de renseignement algériens ?

Très efficaces. Vraiment très efficaces. Et il serait bien qu’ils publient, d’ailleurs, ce qu’ils savent, eux, sur la manipulation des armes chimiques en Syrie (rires). Ce serait pas mal…

Le retour des djihadistes européens ne constitue-t-il pas un danger pour vos sociétés, sachant qu’ils reviendront entraînés ? En tant qu’experte en renseignement, comment évaluez-vous les risques ?

On l’a dit déjà beaucoup de fois et je l’ai encore dit à la ministre belge de l’Intérieur – nous avons une longue histoire de mercenariat en Belgique, mais il s’agissait de mercenaires pour le Congo, ce qui revient au même, sauf qu’ils n’étaient pas guidés par une religion. Le mercenariat est interdit en Belgique et donc sans prendre en considération les discours religieux, je dis que ce n’est pas acceptable. Si ces gens rentrent, ils doivent être poursuivis et l’idéal c’est qu’ils ne puissent pas rentrer et qu’ils continuent à circuler avec moins d’armes et leurs capacités sur lesquelles j’ai des doutes – parce que quand vous dites qu’ils sont entraînés, c’est à voir. Disons qu’ils ont appris à charger une arme, mais c’est tout. Ce ne sont franchement pas les meilleurs. J’ai vu des services privés français qui disaient clairement qu’ils avaient des nuls à former. C’est pour vous dire à peu près l’état des choses. Objectivement, il y en a sans doute dans le tas qui sont devenus, après, des combattants utilisables, mais ce n’est sûrement pas le cas des Belges. Il y en a peut-être de plus toxiques que d’autres, mais, globalement, ça ne me paraît pas être une source particulière de danger. 

Entretien réalisé par Mohsen Abdelmoumen 

Qui est Anne-Marie Lizin ?
Le parcours politique et militant très riche d’Anne-Marie Lizin illustre avec brio son dynamisme et sa détermination. Présidente honoraire du Sénat, elle a exercé de nombreuses autres fonctions : ancienne bourgmestre de sa commune durant plus de vingt ans, ministre chargée des Affaires européennes, présidente de la Commission des relations extérieures et de la défense du Sénat, parlementaire européenne, présidente du Sénat, etc. Elle connaît bien l’Algérie où elle a participé à de nombreux colloques et séminaires traitant de la sécurité. Elle y a été honorée en recevant une haute distinction de la DGSN.

Interview parue dans Algeriepatriotique le 11/10/2013

http://www.algeriepatriotique.com/article/anne-marie-lizin-algeriepatriotique-les-services-secrets-algeriens-sont-vraiment-tres-effica
 

 

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