L’économiste Dimitri Uzunidis : «L’Europe est une construction des classes dominantes»

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Dimitri Uzunidis (à droite), intervenant lors d'une rencontre sur la crise grecque, à Paris. D. R.
Dimitri Uzunidis (à droite), intervenant lors d’une rencontre sur la crise grecque, à Paris. AP D.R.

Algeriepatriotique : En Europe du Sud, on assiste à une crise économique des plus violentes, en contrepartie, les forces d’encadrement progressistes n’existent quasiment pas. Par contre, on voit partout l’émergence d’une extrême droite parfois très virulente comme Aube Dorée en Grèce. Comment l’expliquez-vous ?

Dimitri Uzunidis : Question complexe et simple à la fois. Il y a trois raisons essentielles :
a) la crise n’a pas été comprise par la gauche militante qui, très souvent, s’est confortée dans un établi social-démocrate tandis que le monde était en train de changer sous la coupe et les directives d’un ultralibéralisme «angoissé» et brutal pour sauver les mécanismes d’accumulation et le gonflement des fortunes privées via les outils, méthodes et activités financières. Pas de compréhension de la crise, donc pas de ciblage d’actions pédagogiques et revendicatives et surtout pas de discours et de programme crédible auprès des populations réduites à la mendicité ;
b) le manque d’unité et d’emboîtement des discours des partis de la gauche militante au niveau
européen. Les égoïsmes nationaux l’ont emporté sur des actions de solidarité et de mise en œuvre d’un front commun. Les pays du nord de l’Europe ont des caractéristiques socio-économico-technologiques différentes de ceux du Sud. L’embrigadement des gauches dans des projets nationalistes a donc nui à la nécessaire prise de positions communes sur le plan européen luttant pour imposer une «autre Europe», hors monnaie commune et hors «spécificités nationales» liées aux institutions du capitalisme (Bourse, politiques sociales et économiques d’austérité, protection des intérêts des capitalistes oisifs, etc.) et à ses symboles (économiques, sociaux, religieux, etc.) ;
c) l’absence d’une idée précise sur la crise de la part des gauches militantes et l’orientation de l’imaginaire des masses vers le «national» et l’individualisme ont désabusé les populations faibles faisant le lit de l’extrêmes droite dont la montée rassure les centres de décision (économiques et politiques) du capitalisme. D’une part, parce qu’il met face-à-face les «extrêmes», les considérant pareillement et, d’autre part, comme le système est malade, l’extérieur, l’étranger, l’autre représente l’enfer. Il vaut mieux alors se tourner vers l’immigré, vers le différent par rapport à nos emblèmes et symboles nationaux (et s’indigner après) plutôt que questionner la ploutocratie.

Au moment où le néolibéralisme et le capitalisme en général sont en déclin, aucun mouvement international n’arrive à lui donner le coup de grâce. Quelle est votre opinion à ce sujet ?
Les trois raisons étayées ci-dessus reviennent dans la réponse à cette question : pas d’unité internationale, pas de norme (ou mot d’ordre) internationale, pas d’action commune, donc, pas de réussite dans une hypothétique «lutte finale». Les gauches cherchent à arracher au capitalisme certaines concessions. Elles se confortent dans les routines du passé où, après la Seconde Guerre mondiale, les capitalismes nationaux puis mondialisés étaient en train de se reconstruire. Alors, combien de grèves ou de conflits sociaux n’ont pas abouti à des résultats probants qui ont même aidé la croissance économique grâce à des nouveaux revenus distribués ou même grâce à une meilleure répartition des revenus. Aujourd’hui, et depuis les années 1980, c’est différent. L’individualisme s’est institutionnalisé, les collectifs de travail éparpillés, les solidarités sociales vivotent dans des secteurs tenus par des structures religio-associatives, elles-mêmes dépendantes de «l’argent du système» : institutions publiques, néo-paternalisme ou mécénat. Les luttes sociales se focalisent majoritairement sur les thématiques de l’époque. Comment (re)arracher cette fois son dû à telle ou telle entreprise, tandis que des nombreuses PME ou exploitations agricoles sont elles-mêmes sous le joug de la finance mondiale ? Je ne sais pas ce qui veut dire «le capitalisme est en déclin». Oui, le capitalisme de la production et de la consommation de masse bat de l’aile, mais comme système socio-économique, le capitalisme n’est pas en déclin. Au contraire, tous les jours, il invente des nouveaux moyens pour asseoir sa domination et garantir sa pérennisation, et les grandes fortunes grossissent de jour en jour. Et comme les gauches, les syndicats, les associations d’entraide, les partis, etc. sont des parties prenantes du capitalisme, ne lui facilitent-ils pas la vie en restant cantonnés dans une sorte de «conformisme du passé» ?

Les Etats-Unis ont espionné toute l’élite politique occidentale, et on n’a vu aucune mobilisation citoyenne contre cet espionnage de la NSA à l’échelle planétaire révélé par Snowden. Comment expliquez-vous le fait qu’il n’y ait aucune riposte en Europe, contrairement aux Etats-Unis où l’on a vu récemment une grande manifestation ?
Pas seulement l’élite. Mais le fait de détourner l’attention vers l’espionnage de l’élite (via les médias et les discours politiques), le simple citoyen peut ne pas se sentir concerné. D’autant qu’il a d’autres luttes en tête : comment boucler les fins des mois, comment renouveler son CDD, comment rédiger son CV, etc.

Le capitalisme continue à s’alimenter des guerres à travers le monde dans l’indifférence totale des populations occidentales qui paient ces guerres avec leurs impôts et n’affirment pas leur citoyenneté complète en demandant des comptes à leurs responsables politiques qui les dirigent comme des sujets plutôt que comme des citoyens. Pensez-vous qu’un changement de mentalité est possible ? 
La guerre est constitutive du capitalisme. Elle n’est pas seulement une variable d’ajustement, elle est l’essence même du système. Le néomercantilisme a besoin de la guerre pour affirmer ses positions (assurer des zones d’influence, étendre son espace). Et plus le chaînon de la chaîne des puissances impérialistes est faible, plus il milite pour la guerre. La défense de l’espace national de formation du capital et assortie avec l’attaque pour promouvoir la «démocratie» dont il est grand temps de revisiter sa définition ! Si le contribuable paye pour la guerre, de l’autre côté, la guerre crée des emplois et des grandes innovations technologiques (voir guerre par télécommande et par application des neurosciences), et alimente le capitalisme en marchés, ressources et détruit pour reconstruire. La guerre n’est pas une question éthique, elle est une question économique, et comme l’éthique est déterminée par l’économie, la boucle est bouclée.

Peut-on dire que la résistance au capitalisme n’est pas envisageable tant la société de consommation a triomphé au sein des populations occidentales ?
La société de consommation est aussi le résultat des longues luttes pour une vie digne débutées dans les pays industriels bien avant la Seconde Guerre mondiale. Cette société de consommation est doublée d’une économie de services très large touchant à tous les domaines de la vie sociale. Mais il faut définir d’abord le terme «société de consommation». Si c’est l’acquisition de toute sorte de biens et de services conduisant à fixer l’individu sur un échelon de la hiérarchie sociale, et si cette norme se perpétue, oui, nous pouvons dire qu’il est difficile à résister à la tentation. Mais le développement de cette consommation de masse n’a pas eu que de travers. Par les luttes, le niveau de vie a été élevé assez massivement, d’où des nouveaux investissements, des nouveaux emplois, etc. Les limites de ce modèle proviennent de la combinaison entre saturation de la demande, individualisation des statuts, hausse des coûts salariaux, puis ouverture au commerce extérieur, investissements transnationaux, globalisation de la finance. La question est alors comment la résistance peut naître en s’appuyant sur le changement des revendications pour une autre norme de consommation. Autrement dit, comment convaincre que la consommation de biens et services collectifs doit primer sur la consommation individuelle : c’est plus chic de puiser dans le réservoir collectif des ressources, de l’énergie, du transport, de la santé, de la communication, de l’éducation, de l’air que l’on respire, etc., plutôt que d’épuiser ce réservoir en s’appropriant égoïstement lesdits biens et services au détriment d’autrui. Le capitalisme a socialisé l’acte de produire et de consommer tout en personnalisant économiquement, socialement et symboliquement l’insertion sociale des individus. La question est alors de savoir comment rendre compatible cette socialisation des forces de production (et de consommation) avec la socialisation de la propriété. Donc, au contraire, la société de consommation est une étape préalable au changement de la norme économique.

L’Europe des peuples a échoué laissant la place à l’Europe des institutions capitalistes et impérialistes. Comment voyez-vous l’avenir de l’Europe ?
L’Europe est une construction des classes dominantes. Par ce subterfuge, les grands centres de profit ont su unir leurs forces via les gouvernements compréhensifs, se solidariser, pour mieux traiter avec le capitalisme américain, chinois, russe, japonais, etc. D’autre part, c’est une construction de méthodes de reproduction des élites financières et administratives sur ce continent. Je ne pense pas que cette Europe a quelque chose avoir avec «l’Europe des peuples», puisque celle-ci est divisée et divisible à l’infini comme je l’ai dit plus haut. Donc, l’avenir de «l’Europe du capital» est florissant, celui des populations sombre et semé d’embûches. C’est la dialectique des vases communicants.

Peut-on dire que la population occidentale vit une véritable démocratie quand ce sont des banques comme Goldman Sachs qui font la loi et surpassent même les Etats ?
Il faudra reprendre la définition, et rediscuter du contenu du mot «démocratie».

Entretien réalisé par Mohsen Abdelmoumen

Publié dans Algeriepatriotique le 12/11/2013

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