Une présidentielle insipide, incolore et inodore

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Si l’on se met à remplacer Amar Bouzouar par Bouzouar Amar, ça donnera le même résultat. Ouahab/New Press

Si l’on se met à remplacer Amar Bouzouar par Bouzouar Amar, ça donnera le même résultat. (Ouahab/New Press)

Vous allez voter ? Non, merci. La conjoncture à la fois lourde de cafouillages extrêmes et de brouillard épais, et légère par la cacophonie ambiante installant une illisibilité déconcertante, n’incite certainement pas à prendre le chemin des urnes. Epargnez votre énergie à invoquer les augures : le grand vainqueur des élections de 2014 portera le nom de «Monsieur abstention». Ce paradoxe ne peut être dû qu’à l’absence totale de projets de société de part et d’autre ainsi que d’enjeux, mis à part la rente. Dans tous les cas de figure, nous sommes très loin d’une présidentielle porteuse de changements majeurs. Si l’on veut imputer tous les maux de la terre à ceux qui gèrent le pays en ce moment, quand le laisser-aller bat tous les records et où «chacun pour sa pomme» règne en maître, il est indéniable que la politique d’el-hargma (la bouffe) est devenue le signe caractéristique de monsieur tout-le-monde, pendant que l’opposition, atteinte du syndrome permanent du lièvre, spécule comme un joueur de loterie en affirmant qu’on ne peut pas être candidat face à un numéro gagnant d’avance. La misère politique atteint son paroxysme quand la presse également issue d’un multipartisme débridé sans aucun repère et sans aucun débat de projet de société s’est spécialisée dans l’élevage de masse. On peut, en effet, parcourir tous les titres sans trouver une information consistante, on ne lit que des supputations, des rumeurs, des états d’âme, qui découlent évidemment de sources «bien informées». Ainsi, la presse devient une école de la médiocrité, rejoignant des partis politiques sans envergure et sans ancrage populaire qui attendent le «feu vert». Cet état de fait nous dirige vers un glissement total que l’on impute généralement à ceux qui dirigent le pays : «Tu échoues dans la gestion du pays et moi je ne peux pas initier de débat ni informer le peuple, car je suis issu de la sous-culture du gavage de l’individu qui ne peut s’épanouir dans un tel contexte et auquel on ajoute un stress supplémentaire.» La presse ne jouant pas son rôle, les partis politiques abandonnant le champ de la réflexion et de la proposition politique, ces non-choix atterrissent dans un no man’s land politique qui ne peut pas produire autre chose que ce que nous voyons actuellement : spéculations sur l’orteil du président et autres supputations tout aussi insignifiantes. Tout le monde est devenu analyste d’images qui sont tout sauf politiques, et l’Algérien se transforme en kinésithérapeute pour politicien en fin de carrière. Bien sûr, la kiné n’est pas une science, mais je pense qu’il est indispensable que tout le monde l’apprenne pour pouvoir faire la gymnastique pratiquée en ce moment. D’où nous est donc venue cette misère ? Est-elle, comme disent certains, arrivée après 1962, à moins qu’elle n’existe depuis les conquêtes romaine, ottomane, française, etc. ? Est-il inscrit dans notre code génétique d’être un peuple sans exigence particulière, spécialiste en tout et en rien ? Est-ce une fatalité de nous retrouver dans l’impasse actuelle où tout le monde attend une phrase, un mot, un chuchotement, un murmure ? Est-il inéluctable de nous retrouver avec des partis politiques et autres sociétés civiles incapables de se réunir avec le peuple, qui ne sont d’aucun débat ni d’aucune utilité, et d’être tarabustés par une presse qui pratique un élevage abrutissant ? Mérite-t-on ce qui nous arrive ? Peut-on initier un barrage vert contre la bêtise, l’absence totale d’imagination et de créativité, au lieu de se planquer dans le «c’est la faute à l’autre et pas la mienne», et pour échouer comme un avion sans pilote sur une terre inconnue où règne la stupidité, la corruption, le «lèche-bottisme», comportements qui deviennent des constantes et se transforment en sport national ?
Nous n’abandonnerons pourtant jamais la revendication de traduire en justice et de mettre en taule tous les représentants de la corruption internationale. Je suis outré par la démocratisation de la mangeoire et par les hommages rendus par certains au temple de l’argent sale. Nos corrompus locaux, quel que soit leur nom ou leur rang, du plus haut jusqu’au plus bas, doivent aussi bénéficier de leur droit d’emprisonnement après avoir saigné le pays et trahi le serment de nos martyrs : Saïdani le voleur du FNDA, Khelil le cambrioleur de Sonatrach avec son complice le neveu de Bedjaoui, Djaballah le businessman islamiste, Ghoul qui a bouffé des kilomètres d’autoroute, Bouguerra Soltani et son acolyte Mokri, les pilleurs du halal, monsieur sucre, monsieur café, monsieur huile d’olive et de tournesol et même monsieur parapluie ou chaussettes, et tous les responsables qui ont touché de l’argent sale, à tous les niveaux. La liste est longue ! Restituez l’argent de la nation, bande d’escrocs, vous pourrez l’ouvrir après ! Certes, il est plus facile de dire que l’autre a failli plutôt que d’avouer sa propre responsabilité. S’il y a bien un échec, c’est celui de notre créativité d’Algériens. Le parti politique ou le politicien ne devrait à aucun moment exiger de l’autre de ne pas se porter candidat afin que lui-même le soit. Quel manque de courage politique ! De tels comportements discréditent leurs auteurs et prouvent leur inaptitude à gérer le pays. Si l’on se met à remplacer Amar Bouzouar par Bouzouar Amar, ça donnera au finish le même résultat, une famille cédant la place à une autre, les copains s’invitant à la table, et nous continuerons dans notre médiocrité et notre aveuglement qui ne peuvent que nous mener tôt ou tard droit dans le mur, comme ce fut souvent le cas. Nous avons fait la première expérience du multipartisme dans le monde arabe et celui-ci a engendré un islamisme radical et fasciste qui a abouti à un océan de sang. Nous avons le choix ; soit nous retenons les leçons de l’Histoire, soit nous rempilons pour un cycle d’erreurs faute d’élite éclairée, à l’image des fils de Novembre, capable d’en finir avec les épiphénomènes tels la «mangeoire», l’argent sale, le régionalisme, la cooptation, le clientélisme, l’utilisation de la politique comme tremplin personnel face à une société civile inerte. On ne fait pas l’Histoire depuis son canapé en grignotant des chips et en sirotant son jus de pomme-cerise. L’efficacité ne se mesure pas avec des mots, mais dans l’action sur le terrain des luttes. La spirale de la régression ne peut pas être brisée sans une élite révolutionnaire capable d’aller jusqu’au bout de la rupture, même au prix du sacrifice : tel est l’héritage que nous ont légué les Novembristes qui ont eu le courage de casser le système politique colonialiste, et que nous avons trahis sans scrupule. Des partis politiques dont l’acte de naissance est bien souvent un communiqué dans un journal et une presse faisant appel à nos instincts les plus primaires et qui pratique l’appel de la forêt – le cerf ayant développé un mode de communication nettement plus élaboré lors du brame –, nous ont déjà démontré que nous n’irons nulle part. En attendant éternellement Godo, nous serons réduits à n’être qu’une nation hors temps et un projet de recolonisation en devenir. Les loups nous guetteront jusqu’à ce que nous tombions de fatigue à force de tourner en rond, échouant épuisés dans ce qu’on appelle le festin des vautours. Dans cette grille de lecture, les échéances à venir sont le reflet de notre incapacité à construire une vision stratégique globale dans un monde qui ne pardonne pas aux mauvais élèves et qui se montre sans pitié avec les nations retardataires qui ne produisent pas ce qu’elles consomment et qui consomment ce qu’elles ne produisent pas. Avec cette irresponsabilité qui atteint le summum, nous offrons des armes fatales à nos ennemis externes et internes pour nous abattre.
Peut-on dire que nous avons échoué totalement ? En tous cas, partiellement, oui, car si les générations précédentes nous ont laissé la plateforme Algérie d’où l’on peut décoller, l’avion est resté immobilisé par défaut de carburant et trop de pilotes à son bord. La rente est devenue une préoccupation de toutes les familles, chacun pensant à gratter un peu si ce n’est beaucoup et s’est corrompu avec le temps. Tous sont responsables : politiciens corrompus, patrons de presse corrompus, peuplade corrompue, chacun est coupable et récolte ce qu’il a semé. Hada ma halbat el-bagra. Les candidats à la forfaiture nationale peuvent s’appeler Hamrouche ou celui qui attend… et qui attendra encore et encore, Benbitour le lièvre qui a voulu dépasser la tortue, Djilali Sofiane de Jil perdu, le FFS ou le compromis permanent et qui skie en Suisse, Saïd Samedi qui patine à Paris, Mokri qui goûte à la nuit américaine en collectionnant les chèques d’Istanbul à Doha, Ali Benflis qui va retarder son annonce de novembre en décembre et de décembre en janvier, prolongeant notre insoutenable attente jusqu’en février pour finalement annoncer qu’il jette l’éponge, mais qui vient – ô miracle ! – de faire un bond qualitatif en renonçant à la condition sine qua non liée à sa candidature, à savoir la présence de Bouteflika sur les listes électorales. Il ne manquait à la fête qu’un romancier qui veut régler un compte avec son papa honni et qui a échoué sur les rives de la Seine, chez Fafa. On l’a vu, sur France 24, se porter en victime de l’oppression tout en assumant son rôle de directeur du centre culturel marocain… pardon, algérien, à Paris, consolidant ainsi l’attentat contre la démocratie et faisant fuir les hirondelles d’Alger. Il récidive cette fois-ci sur TV5 Monde : Yasminakhadra foug aâcha vient de labelliser ce centre culturel de «vulgarité». Mazette ! Quelle modestie ! Les milliers d’euros qu’il a perçus sont-ils tout aussi vulgaires ? Devant tant de vulgarité, pourquoi diable n’a-t-il pas démissionné de la mangeoire ? La littérature n’a certainement pas attendu Yasmina Mousselhoul pour se suicider, qu’il aille donc faire sa crise œdipienne ailleurs. Sur le chapitre artistique, nous avons le souffleur de gasba Saïdani, le bendirman, prêt pour le cru musical 2014 ou la Starac’made in Algeria, dans le rôle de celui qui gueule le plus fort. Que des lièvres et pas des lions, avec tout le respect que l’on doit à ce joli animal qui participe, lui, à l’écosystème, tandis que les précités ne sont utiles à rien. Pour le reste, il faudra sans doute attendre que Hdidwane d’«El-Hadika asahira» renaisse de ses cendres et dépose sa candidature à la magistrature suprême. Moi qui n’appartiens à aucun autre clan que celui de cette bonne terre d’Algérie qui a vu naître et mourir mes ancêtres, j’entends les voix de l’absurde qualifier la partie adverse de clan d’Oran, d’Annaba, de Relizane ou Tinzawatine, sans pour autant nous montrer quelque chose de concret et de palpable, tel un projet de société bien implanté au sein de la population, invitant le peuple de l’Algérie profonde aux débats qui le concernent en s’implantant sur le territoire national. Non, on n’a pas cette vision des choses. Tout ce qui se passe se fait dans la presse. Les querelles de salon et les critiques stériles s’affichent dans les rédactions. Les candidatures assumées ou pas, les rumeurs confirmées ou non, se passent encore et toujours dans les colonnes de la presse, celle-ci s’étant spécialisée dans l’agitation avec des titres accrocheurs et sensationnels, sprintant pour la pub bien souvent distribuée par l’Etat, puis, un verre à la main, prenant sa pause «commérages du week-end» en grignotant l’absurdité en apéro et en se targuant d’avoir la solution à tout et à rien. A quelques mois de ces élections présidentielles, nous cherchons en vain toute idée qui puisse aider l’homme à s’extraire du stade primaire de la bête, devant nous contenter de la chronique d’une fausse-couche annoncée. Et ce n’est pas la faute de ma grand-mère ni celle de ma tante. Nous sommes dans une impasse idéologique majeure, tous autant que nous sommes. Par le manque d’exigence populaire, en faisant appel à des tubes digestifs plutôt qu’à l’intelligence, la presse figée dans son ensemble encourage et entretient, tel un proxénète, l’esprit rétrograde régnant dans un monde où l’information en perpétuel mouvement est pourtant devenue un enjeu capital de domination. Mais chez nous, elle salit les mains en donnant envie de vomir. Les partis politiques et les mouvements associatifs, quant à eux, sont quasi morts, et si nous ajoutons à ce désert politique sans fin et sans nom une classe dirigeante qui ne saisit pas l’enjeu du moment en restant dans un bric-à-brac épars, sans vision stratégique ni vision tout court à part la grande bouffe, nous avons tous les ingrédients de l’échec. Quand un cycle se termine, un autre commence. Sans doute les regards des Algériens se détourneront d’El-Mouradia en 2014 pour se diriger vers les rivages des capitaines des sables, le pays de Georges Amado et de Socrates. Nos couleurs resplendissantes seront brandies au Mondial du foot au Brésil, Rio de Janeiro dansera au rythme duberouali fusionné avec la samba pour l’occasion, alors que le monde arabe délabré dans son ensemble regardera les matchs piratés ou non du seul pays qui a échappé au printemps sioniste. Quant à moi, le jour de la présidentielle, j’irai à la pêche à bicyclette, même s’il pleut et que le poisson ne mord pas.

Mohsen Abdelmoumen

Paru dans Algeriepatriotique le 16/11/2013

http://www.algeriepatriotique.com/article/une-presidentielle-insipide-incolore-et-inodore

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