«S’il te plaît, prête-moi ton drapeau !»

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Nous sommes tous là : jeunes, vieux, femmes, hommes, enfants, à danser au rythme de la victoire. Le ciel de Belgique tremble et résonne à coups de «Algérie chouhada !». Mon Dieu ! Que c’est bon ! Le drapeau des martyrs flotte sous le ciel froid et pluvieux de Bruxelles, de Liège et des autres villes où se sont établis des Algériens. Nous chantons la patrie, la terre natale, les martyrs, après avoir regardé le match tous ensemble dans un grand café de la communauté algérienne, conscients de l’hostilité sourde de certains Maghrébins envieux et amers. Un vieux mineur algérien me confie : «La rupture avec les Marocains est définitive. Ils regretteront ce qu’ils ont fait. Ils peuvent courir derrière nous, nous ne leur pardonnerons jamais d’avoir souillé notre drapeau.» Et moi non plus je ne pardonnerai pas : «ulac smah». Lui et moi sommes d’accord pour refuser même leurs excuses. Nous commençons le match en chantant Kassamen, notre hymne national, partageant cet instant de communion avec tout le peuple algérien. C’est un moment magique, car il nous réunit tous, nous, les expatriés, si loin du soleil algérien et nos frères au pays. Notre hymne et notre drapeau nous soudent les uns aux autres, le foot est devenu un cri de fierté, cette fierté qui fait de nous une nation, un peuple, même si nous sommes à des milliers de kilomètres de notre sol natal. Nous sommes les Ali, les Mohamed, les Karim : Algériens jusqu’à l’infini et qui défient tous les horizons. A l’issue du match, c’est une explosion de joie. Nous envahissons la rue et interpellons le chauffeur d’un bus coincé dans un embouteillage mémorable : «Klaxonnez, Monsieur le chauffeur, si vous voulez qu’on vous laisse passer.» Le chauffeur néerlandophone nous demande ce que nous fêtons et de quel pays nous sommes. La magie du foot est un sésame, et la fraternité est au rendez-vous : «Ah ! ja ! je vais klaxonner» déclare-t-il, mi-français mi-néerlandais, nous gratifiant d’un grand sourire et ponctuant son passage de coups de klaxon enthousiastes, et l’autobus reprend enfin son trajet dans la rue que nous avons appelée à cette occasion «rue des Algériens» ou «rue du 1er Novembre». Les Belges se réjouissent, un peu étonnés de voir un grand soleil inonder la nuit froide de novembre. Ma femme crie «tahya Al-Djazaïr» avec son accent francophone qui me fait rire, et nous, les enfants du Sud, nous dansons et chantons, brandissant les drapeaux, bloquant toute circulation, ivres de la victoire. Un compatriote s’approche de moi et me dit, les larmes aux yeux : «Après cela, je ne veux rien vivre». Un autre vieil Algérien me demande : «S’il te plaît, prête-moi ton drapeau pour un instant.» «Oui,âmi al-hadj, mais mon drapeau doit revenir, je n’ai que lui. Il représente le sang de mon grand-père.» Sur le pont tout proche, un Russe m’aborde : «Salut, camarade, qu’est-ce que vous fêtez ? La qualification au Mondial ? Je n’ai jamais vu ça !» Qu’importe la Coupe du monde ! Je suis en transes et je vois nos couleurs qui se déploient dans la ville, nos jeunes qui crient «Algérie chouhada !». Non, personne n’a oublié nos martyrs, nous leur dédions ces moments de liesse. Un groupe de Belges s’approche, intrigué : «Dites, Monsieur, de quel pays est ce drapeau ?» Je leur explique : «Ce drapeau et celui d’un million et demi de martyrs qui se sont sacrifiés pieds nus et le ventre creux dans les montagnes et les oueds de l’Algérie.» « C’est la première fois qu’on le voit, mais il est bien beau», me répond une dame. «Son histoire est une épopée et il est le fruit du sacrifice de tout un peuple», lui dis-je. Un Tunisien souhaite brandir nos couleurs également et je les lui prête en ne le quittant pas des yeux : «Vous nous avez ôté un grand poids du cœur en vous qualifiant», me dit-il tout ému. Dans une voiture pavoisée, un jeune couple d’Algériens me passe un portable pour que je les photographie, pendant qu’un vieux monsieur belge questionne ma femme : «Que se passe-t-il ? C’est pour le football ? C’est quel pays ?» Ma femme répond : «L’Algérie s’est qualifiée !» « Ah ! dit le vieux, c’est bien, et la France s’est disqualifiée.» «Tant mieux», réplique ma femme tout sourire. Nous avons oublié la France, ne savons rien de ses résultats, ne nous en soucions d’ailleurs pas, et le vieil homme a mélangé ses pinceaux. Moi, je suis toujours dans ma transe avec mes frères et nous continuons à faire les fous au milieu des voitures immatriculées en Belgique, en Allemagne et aux Pays-Bas. Nous dansons au son d’une derbouka, des autoradios et des klaxons : «One two three viva l’Algérie.» Des jeunes assaillent un camion-poubelle et font un bout de chemin avec les ouvriers de la voirie, partageant leurs marchepieds dans un joyeux brouhaha. Les Belges s’amusent, même s’ils sont bloqués dans cet embouteillage inextricable. C’est la fête et sous le ciel morose, un moment de joie pure ne se dédaigne pas. Je fais la fête avec mon peuple, et je refuse de voir un Tunisien qui fait la manche. Je préfère mes compatriotes, bien trop fiers pour mendier, et qui ne demandent rien à personne, même pas à l’Etat belge. Ce soir, qu’on ne me parle pas des services sociaux, ni des élections, ni des tornades, ni du printemps islamiste et sioniste, ni des bédouins du Qatar qui ont voulu nous priver de notre match avec leur fric pourri, ni… ni rien ! Juste Kassamen ! On se fiche tous du reste. La sève algérienne n’a pas son égale sur terre. Quels que soient l’endroit, le temps, et les gens qui nous entourent, il suffit de quelques Algériens pour mettre une ambiance du tonnerre de dieu. Le bon peuple de Belgique n’a jamais vu cela, même quand son équipe nationale s’est qualifiée. Ne nous dites rien dans ces moments-là, on fête, al roubla, et puis c’est tout. Les soucis viendront bien assez tôt. Pour l’instant, les voitures défilent et les couleurs de notre mère patrie flottent dans l’espace et le temps. C’est une soirée folle et nous, les Algériens, faisons vibrer le royaume de Belgique. L’autre royaume, celui de nos voisins perfides, a du mal à garder la face et tout le shit du monde ne pourra jamais les consoler, tant pis pour eux. Impossible pour nous de réchauffer le climat belge, mais le thermomètre est contraint de nous suivre dans notre folie. Merci Mister Magic Bouguera et sa bande d’avoir pensé au peuple qui dormait en plein air, à côté du stade de Blida. Merci de nous avoir offert ces moments de joie extraordinaire et l’occasion de hurler «One two three viva l’Algérie» tous en chœur ! Nous sommes forts dans l’adversité et fraternels dans l’humanité. Que les voix de la discorde et des oiseaux de mauvais augure se taisent à jamais, nous n’avons rien d’autre que notre patriotisme, et personne, jamais, ne nous le prendra. Nuit rouge, verte, et blanche… Je continue ma route avec mon vieux pote le drapeau, la tête et le cœur pleins de la symphonie éternelle des martyrs.

Mohsen Abdelmoumen

Publié dans Algeriepatriotique le 21/11/2013

http://www.algeriepatriotique.com/article/s-il-te-plait-prete-moi-ton-drapeau

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