Raf Custers : «Le Palais maintient l’occupation du Sahara Occidental pour y faire fortune»

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Raf Custer expliquant les véritables enjeux de l'intervention française au Mali. D. R.

Raf Custer expliquant les véritables enjeux de l’intervention française au Mali. D.R.

Mohsen Abdelmoumen : Vous avez commencé votre livre Chasseurs de matières premières, avec un chapitre sur le Maroc, et notamment son exploitation du phosphate dont les bénéfices ne servent pas au peuple marocain. Le choix de commencer votre livre avec le Maroc comporte-t-il une symbolique particulière ou est-ce juste un hasard ?

Raf Custers : Le Maroc est un cas parmi d’autres. En 2008, j’ai voyagé en auto de Bruxelles à Bamako. Nous avons traversé le Maroc, le Sahara Occidental et la Mauritanie pour arriver au Mali. Dans mon livre je décris ce que j’ai appelé des «monuments de l’industrie de transportation» rencontrés en cours de route. Le premier était le tapis roulant de Boukraa à Laayoun, au Sahara Occidental. Il est long de 100 kilomètres et droit comme une épingle. Il ne sert qu’à transporter les phosphates du Sahara Occidental au port de Laayoun où ils sont chargés sur des navires pour les exporter. Ceci est le fait d’une entreprise marocaine, l’Office chérifien des phosphates, l’OCP. Ensuite, nous avons visité le delta intérieur sur le fleuve Niger au Mali, où jadis la France coloniale a construit un système d’irrigation pour produire du coton pour les industries de textile en France. Le livre suit le même trajet, tout au moins au début. Pour cette raison, il commence par des récits qui se déroulent au Maroc et au Mali.

Comment analysez-vous la cupidité de la famille royale marocaine ?

La monarchie marocaine est copropriétaire de l’OCP. Elle est coresponsable de la spoliation des richesses du Sahara Occidental. C’est elle qui maintient l’occupation par le Maroc du Sahara Occidental pour y faire sa fortune. Le régime marocain est un pilier pour assurer l’exploitation occidentale de l’Afrique. Ce régime est plein de contradictions, il est à la fois ultra-autoritaire sur le plan intérieur – en témoigne la répression de la révolte de Sidi Ifni, que je décris dans mon livre – et ultralibéral sur le plan international. Son libéralisme s’exprime par la volonté de figurer parmi les grands exportateurs de minerais du monde, mais ceci en dépit du développement social et économique du pays. Le pays possède des phosphates et pourrait les utiliser pour rendre ses terres plus fertiles, mais le régime préfère miser sur les opportunités de la mondialisation et exporter les phosphates parce qu’il voit un profit sur le marché international. Bref, c’est à mes yeux un régime antipopulaire.

Peut-on dire qu’il y a actuellement dans le monde un processus de recolonisation globale sous l’égide des multinationales dans leurs croisades vers les matières premières ?

Il y a effectivement une course pour les matières premières qui est menée par des entreprises multinationales, surtout anglo-saxonnes (du Canada, de l’Australie, des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne). Elles font tout pour obtenir des concessions d’exploration et d’exploitation, et sont épaulées dans cette course par leurs gouvernements et par bon nombre d’institutions comme la Commission européenne ou l’Organisation mondiale du commerce. La course se fait dans ce qu’on appelle la périphérie, c’est-à-dire les dizaines de pays qui n’appartiennent pas à l’Occident et qui sont situés en Afrique, en Amérique du Sud, dans l’Est de l’Europe et en Asie. Mais cette course s’accentue aussi pour les océans et pour l’Arctique. Cette compétition de plus en plus ardente se heurte à l’émergence de nouveaux pays puissants comme la Chine ou le Brésil qui, en développant une économie domestique, ont besoin de leurs matières premières et se rendent de plus en plus à l’extérieur pour s’approvisionner. L’Union européenne ou les Etats-Unis en sont extrêmement frustrés et arrivent à peine à voiler leur colère. Mais l’UE ou les USA ne sont heureusement plus les seuls maîtres du monde. D’ailleurs, ces dernières années, c’est grâce à la Chine que l’économie mondiale tient debout.

Sur fond d’espionnage massif et de montée de l’extrême droite, avec quels outils peut résister l’intellectuel engagé en Occident ?

En ce qui concerne l’extrême droite, j’ai toujours trouvé que c’est une honte que nos gouvernements laissent évoluer et grandir les héritiers d’Hitler avec l’alibi que nous vivons dans des démocraties. Nous ne vivons pas dans des vraies démocraties. Voyez la Grèce, la montée des néonazis accompagne une politique antipopulaire qui est extrêmement agressive et le gouvernement grec a besoin de l’extrême droite pour mater la résistance du peuple. L’extrême droite trouve des sympathies parce que les gens se laissent influencer par l’obscurantisme et le mensonge. Pour cette raison, je dis que toute personne engagée devrait davantage s’informer auprès des sources d’information indépendantes et nourrir à son tour les médias indépendants. C’est ce que j’essaie de faire comme journaliste, c’est d’ailleurs mon devoir professionnel et éthique. Je suis au Brésil actuellement, et dans ce pays l’information est tronquée à l’extrême parce qu’elle est entre les mains de quelques monopoles, à commencer par le groupe O Gobo, qui mènent une politique d’intoxication consciente et de désinformation honteuse. Malgré cela, des centaines de milliers de Brésiliens sont descendus dans la rue en juin et juillet, puisque les contradictions sociales, économiques et politiques étaient devenues trop pressantes. La corruption au Brésil fait qu’un clan de riches achète une clique de politiciens et qu’ensemble ils exploitent un pays, qui a un potentiel inouï, pour leur propre profit. Personne ne s’attendait à une révolte, mais elle a eu lieu. Il faut s’informer. Il faut investiguer. Il faut interroger les gens sur leurs conditions de travail. Il faut faire des trous dans l’appareil d’«imbécilisation». Vous parlez d’espionnage massif. Mais l’espionnage massif des Etats-Unis a finalement été révélé par une personne courageuse et nous devons dépasser l’intimidation et la répression pour faire de même. Cela doit se faire en réseau et de façon organisée. Le mouvement des indignados exprime le mécontentement et la volonté de révolte, mais ce mouvement est dispersé. Je reprends l’exemple du Brésil : dans les manifs, on rencontre toute une série de revendications, les composantes de ce mouvement se concertent et le mouvement devient politique. Maintenant, la conscience est là qu’il faut se battre pour le pouvoir politique. Cela demande un niveau supérieur d’organisation et un travail de longue haleine pour libérer l’espace publique de l‘emprise d’une classe de riches.

Pouvez-vous nous dire un mot sur vos travaux et vos expériences en Amérique latine ?

Je suis en voyage d’études en Amérique du Sud pour approfondir les conclusions de mon livre Chasseurs de matières premières. Dans ce livre, j’explique les mécanismes de la course pour les minerais et de la colonisation des pays riches en matières premières. Comme je l’ai dit, ce sont les entreprises multinationales avec leurs alliés dans les gouvernements occidentaux qui mènent cette course contre les peuples de ladite périphérie et contre l’avenir de la planète. Mais il reste beaucoup d’inconnues. Comment analyser les multinationales du Sud ? Sont-elles aussi impérialistes que les multinationales occidentales ? Je prends un exemple : la compagnie brésilienne Vale est dominée par le capital privé, mais l’Etat brésilien est présent dans le capital. Vale était d’ailleurs une entreprise étatique, mais elle a été privatisée dans les années 90. Vale est la deuxième compagnie minière du monde, elle pratique une exploitation à outrance contre des communautés entières au Brésil, mais aussi en dehors du Brésil et surtout en Afrique. A terme, l’issue d’une lutte politique au Brésil peut être telle que l’Etat brésilien commence à mener une politique pour le peuple et oblige Vale à devenir une entreprise pour le développement. Ne nous faisons pas d’illusions, ce sera une lutte politique qui devra renverser la société brésilienne. Est-ce possible ? C’est à ce sujet que je suis en train d’avoir des expériences ici. Le voyage dure un an. Je visiterai d’autres pays comme le Chili où le mouvement social est engagé dans une lutte dure avec le gouvernement, ou comme la Bolivie où le président Morales a été porté au pouvoir par une mouvement populaire après deux décennies d’organisation, de patience et d’agitation. Toute chose a plusieurs aspects, positifs, moins positifs, carrément négatifs. Mais ici je veux rencontrer les indices d’un nouveau monde.

Entretien réalisé par Mohsen Abdelmoumen

Qui est Raf Custers ?
Raf Custers, né en 1954, est historien à l’Université catholique de Louvain et, depuis 30 ans, journaliste pour la presse écrite, la radio et la télévision. Il a publié plusieurs livres (dont Blinde Cargo sur des passagers clandestins de l’Afrique de l’Ouest, en 1996, Manuel de média-activisme, en 2004, et Chasseurs de matières premières, en 2013) et réalisé une dizaine de documentaires (dont Cri d’Alarme du Kivu sur la résistance armée contre l’occupation rwandaise, 2001, et Lithium, bienfait ou malédiction pour la Bolivie, 2010, ont été primés). Il travaille actuellement comme chercheur pour le GRESEA à Bruxelles.

 

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