Le Pr Jean-Pascal van Ypersele à Algeriepatriotique : «La Méditerranée est menacée d’assèchement»

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Pr van Ypersele : «Nous devons tous prendre soin de cette planète, chacun à son niveau.» D. R.

Pr van Ypersele : «Nous devons tous prendre soin de cette planète, chacun à son niveau.» AP. D.R.

Algeriepatriotique : Quel bilan faites-vous de la réunion du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) du mois de septembre dernier à Stockholm ? Avez-vous vu une évolution durant le Sommet des Nations unies sur les changements climatiques qui vient de se tenir à Varsovie du 11 au 22 novembre ?
Professeur Jean-Pascal van Ypersele : Ce sont deux réunions très différentes. La réunion du GIEC à Stockholm était une réunion visant à finaliser le premier volume du rapport scientifique sur le diagnostic de la communauté scientifique à propos de l’évolution du climat ou des impacts des changements climatiques et des solutions que l’on peut mettre en œuvre. Cette réunion a eu lieu fin septembre et a abouti à l’adoption par les représentants des gouvernements du monde entier, présents à Stockholm, d’un texte qui a été préparé pendant trois ans par plus de deux cents auteurs venus du monde entier, avec des contributions qui portent sur les observations confirmant que le climat est bien en train de changer de manière significative, avec un diagnostic sur la cause principale de ces changements – en tout cas pour les cinquante dernières années – qui sont liés aux activités humaines par les émissions de gaz à effet de serre, et avec un diagnostic aussi sur le type de changements auxquels on doit pouvoir s’attendre dans le futur si les émissions de gaz à effet de serre ne sont pas très fortement réduites dans les décennies à venir. Ce ne sont bien sûr pas des prédictions du climat parce que différents scénarios sont possibles en ce qui concerne ces émissions. L’avenir n’est pas une fatalité et dépendra en partie des décisions qui seront prises ou pas, justement, dans des enceintes comme celles de Varsovie. En tous les cas, l’évolution du climat va dépendre en partie des décisions qui seront prises par la communauté internationale en matière d’émissions des gaz à effet de serre et de la réduction de ces émissions. L’autre réunion qui s’est tenue à Varsovie, et qui s’est terminée il y a trois semaines à peu près, était une réunion de mise en œuvre de la Convention-cadre sur les changements climatiques et du Protocole de Kyoto. Il s’agissait de la réunion annuelle qui s’était tenue l’an dernier à Doha, l’année précédente à Durban, à Copenhague il y a quatre ans, à Cancún il y a trois ans, et aura lieu l’année prochaine à Lima au Pérou. Au cours de ces négociations, les représentants des gouvernements du monde entier se réunissent pendant quinze jours pour faire évoluer les textes de référence internationaux qui encadrent l’action pour, d’une part, la maîtrise des changements climatiques par la réduction des émissions et, d’autre part, pour tout ce qui concerne la maîtrise, dans la mesure où l’on peut les maîtriser, des conséquences des changements climatiques. Pour ce dernier sujet, il s’agit de la question de l’adaptation aux changements climatiques, du financement de l’adaptation et des discussions sur la compensation des dommages dus aux événements extrêmes qui ont avancé à Varsovie. Bref, ce sont deux types de réunions totalement différentes. La réunion du GIEC était une réunion principalement scientifique, la réunion de Varsovie était une réunion principalement politique et donc liée à l’action qu’il est possible de mener.

Comment expliquez-vous la réaction de certaines organisations écologistes qui ont manifesté leur mécontentement en quittant l’enceinte de la réunion ?
Je crois que c’est à elles qu’il faut poser la question. Je pense qu’il y a chez beaucoup d’acteurs qui participent ou qui observent ces négociations sur les changements climatiques une frustration par rapport à la lenteur avec laquelle les choses se passent, du manque d’ambition aussi, de bien des décisions qui sont préparées face à l’ampleur du défi. J’imagine que les ONG qui ont décidé de mener ce mouvement de sortie spectaculaire de l’enceinte de la négociation ont voulu attirer l’attention sur le caractère urgent du problème et sur la frustration qu’elles avaient par rapport à l’évolution trop lente des négociations. Mais à nouveau, je pense que c’est à elles qu’il faut poser la question.

Les Etats prennent-ils en compte les conclusions du GIEC pour déterminer leur politique environnementale ?
J’aurais presque envie de dire que, là aussi, c’est à eux qu’il faudrait poser la question. Je ne vais pas m’échapper à toutes vos questions (rires), mais je pense que dans la mesure où les conclusions du GIEC sont adoptées à la fin de son processus par les représentants des gouvernements du monde entier, aucun gouvernement ne peut, après cela, utiliser l’excuse que les informations scientifiques ne sont pas suffisamment claires pour agir. Cela signifie que beaucoup de gouvernements se réfèrent dans leurs discours et leurs déclarations aux rapports du GIEC, mais cela ne veut pas dire pour autant que les conclusions du GIEC sont traduites dans les décisions politiques à la hauteur du défi décrit par ces conclusions, ce qui était le premier point de notre conversation. Donc, oui, on se réfère aux rapports du GIEC, mais on le fait d’une manière timide, dirons-nous.

Avez-vous des informations à nous fournir concernant les derniers développements du dossier traitant du changement climatique ?
Du côté du GIEC, l’information est que le premier rapport a été très bien reçu : dans les quelques jours qui ont suivi la publication du résumé pour les décideurs, plus d’un demi-million de téléchargements ont eu lieu à partir du site du GIEC (www.ipcc.ch) pour obtenir le texte. Cela montre bien l’intérêt des gouvernements, mais aussi des citoyens du monde entier par rapport à ces questions. L’autre information importante à propos du GIEC, c’est la préparation des prochains rapports. Au mois de mars, on verra la finalisation et la publication du deuxième volume du cinquième rapport du GIEC, celui qui concerne les conséquences des changements climatiques, mais aussi la question de la vulnérabilité, puisque tous les secteurs, tous les domaines, toutes les populations ne sont pas sujets de la même manière aux conséquences des changements climatiques et c’est aussi la question de l’adaptation des mesures qu’il est possible de prendre pour s’adapter ne fut-ce qu’à une partie des changements climatiques.

Quels sont les futurs rendez-vous des experts du GIEC ? Programmez-vous d’autres sommets sur le climat ?
Au mois d’avril aura lieu la réunion du groupe 3 du GIEC. Le groupe 2 se réunit au Japon, le groupe 3 se réunit à Berlin et traite des éléments de solution concernant les réductions d’émissions des gaz à effet de serre, les techniques disponibles, leur coût, leurs avantages et leurs inconvénients, bref un tableau très complet de tout ce qu’on appelle l’atténuation, la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Au mois d’octobre de l’année prochaine, le GIEC tiendra la dernière réunion de son cycle pour finaliser le rapport de synthèse qui, de manière transversale, va présenter les conclusions principales de l’ensemble des trois volumes du rapport, et ce dossier figurera sur la table de la Conférence des Nations unies qui se tiendra à Lima dans le cadre de la Convention sur les changements climatiques. D’autres réunions importantes se tiendront en 2014 du côté de l’action par rapport aux changements climatiques. Au mois de mars, il y aura une nouvelle réunion dont le lieu n’est pas encore fixé, elle pourrait se tenir à Bonn, mais ce n’est pas encore défini pour l’instant, organisée par le Secrétariat de la Convention pour accélérer la préparation du prochain Traité international ou autre instrument juridique pertinent qui est en préparation pour 2015, afin de protéger le climat pour les générations futures. Donc, cette réunion du mois de mars permettra d’avancer sur ce point précis, en quelque sorte pour préparer la Conférence de Lima qui, elle-même, est une étape sur le chemin vers la Conférence de Paris, vers le nouveau texte de Paris. Il y aura au mois de juin une autre réunion, certainement à Bonn, qui concerne également la préparation de la Conférence de Lima et du nouveau Traité de Paris ; s’il s’agit bien d’un Traité, ce sera peut-être un Protocole, car on ne connaît pas encore la forme de ce texte. Le 23 septembre, le Secrétaire général des Nations unies réunira en marge de l’Assemblée générale des Nations unies un sommet de haut niveau avec les chefs d’Etat et de gouvernement autour de la seule question des changements climatiques pendant une journée entière, pour faire avancer le dossier au niveau politique le plus élevé afin de donner une impulsion politique aux négociations qui se poursuivront à Lima dans le courant de l’automne de l’année prochaine. Voilà les grands rendez-vous planifiés pour 2014, et qui concernent tant le côté scientifique, donc du GIEC, que le côté de l’action dans le cadre de la Convention sur les changements climatiques.

Maintenant que nous savons tous que l’environnement et le climat ne sont pas un luxe, comme certains le concevaient auparavant, mais une nécessité vitale pour la survie de notre espèce, quel conseil pourriez-vous donner au gouvernement algérien par rapport à la politique environnementale ?
Le GIEC est très prudent quand il s’agit de donner des conseils parce que ce n’est pas le rôle des scientifiques de faire de la politique. Le rôle du GIEC est de fournir les informations les plus claires à propos du diagnostic, d’une part, mais aussi à propos des options qui sont disponibles. Le GIEC prend bien soin de ne pas se substituer aux décideurs politiques, puisque ce sont ces derniers qui, dans le cadre des circonstances locales, nationales ou régionales, connaissent le mieux les caractéristiques de leur pays et les décisions qui doivent être prises. Malgré cette précaution que je viens d’indiquer, je pourrais peut-être formuler un conseil générique, qui est de prendre en compte le plus complètement, le plus honnêtement possible, les différents éléments du rapport du GIEC qui ont été publiés en septembre et ceux qui seront publiés dans les mois qui viennent pour justement se positionner par rapport à ce grand défi qui va concerner bien sûr l’Algérie également. Quand on lit le dernier rapport, on sait que, par exemple, dans le cadre de l’évolution future du climat, c’est l’ensemble du bassin méditerranéen, aussi bien le nord de l’Afrique que le sud de l’Europe, qui devrait bien malheureusement s’assécher, et cela va poser des problèmes majeurs dans toute une série de domaines : les ressources en eau, l’agriculture… Et par rapport à ces questions-là, il y a des mesures qu’il est possible de prendre dans le domaine de l’adaptation et qui permettent de diminuer la gravité des conséquences. Il y a aussi la position que chaque pays doit prendre par rapport aux défis qui, finalement, concernent toute l’humanité, tous les habitants de la planète et qui portent sur les émissions de gaz à effet de serre dont nous sommes quand même tous quelque part responsables, avec des responsabilités historiques différentes bien sûr. Par rapport à ces défis-là, il est important que tous les pays se positionnent de manière à garantir non seulement les intérêts de leur population, mais aussi les intérêts de toutes les populations qui peuplent la Terre puisque, finalement, nous avons avec cette planète un seul support de vie que nous partageons tous et dont nous devons tous prendre soin, chacun à son niveau. Voilà comment je peux répondre à votre question.

Entretien réalisé par Mohsen Abdelmoumen

Publié dans Algeriepatriotique le 20/12/2013

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