La députée belge Zoé Genot : «Les chiffres de De Block sur les Algériens sont faux»

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Zoé Genot, députée fédérale Ecolo. D. R.

Zoé Genot, députée fédérale Ecolo.D.R.

Mohsen Abdelmoumen : La secrétaire d’Etat belge Maggie De Block expulse à tout va, y compris des ressortissants des pays de l’Union européenne. On vous a vue dans votre intervention sur France 2 où vous avez déclaré : «Pourquoi ne touchent-ils pas aux exilés fiscaux, notamment de France ?» N’y aurait-il pas deux poids deux mesures dans la politique d’immigration belge actuelle ?
Zoé Genot : Très clairement, il y a un deux poids deux mesures dans le sens où la Belgique fait tout pour attirer les plus riches qui essaient de ne pas payer les impôts de solidarité, les impôts sur la fortune dans leur pays. Enormément de Français riches fuient l’impôt sur la fortune en venant ici, et nous les accueillons à bras ouverts – ce qui est déjà une preuve d’un manque de solidarité patent –, mais à contrario, par rapport aux personnes qui ont des parcours de vie un peu plus chahutés, là, nous sommes tout sauf accueillants et comme vous l’avez dit, les cas se multiplient. Dans un premier temps, on a vu l’Office des étrangers donner des ordres de quitter le territoire (OQT) à des Européens qui avaient demandé le CPAS (aide sociale émise par le Centre public d’action sociale, identique au RMI français, ndlr) ; dès que les personnes demandaient le CPAS depuis plus de trois mois, elles risquaient de recevoir un OQT. Dans un deuxième temps, on a commencé à voir des chômeurs pourchassés, donc des personnes qui demandaient des allocations de chômage, y compris des personnes qui travaillaient, mais qui connaissaient des périodes de chômage entre leurs périodes de travail. Ainsi, on est passé à l’échelon supérieur, parce qu’en ce qui concerne les allocations de chômage, on n’est plus dans un régime d’assistance, mais dans un régime de sécurité sociale, ce sont donc des gens qui ont cotisé pour ouvrir leurs droits à la protection sociale. C’est particulièrement choquant. Maintenant, on assiste même à des situations où l’on est vraiment dans de la bureaucratie et dans un aveuglement total, où les gens qui travaillent reçoivent un OQT parce qu’ils ont, à un moment dans le passé, demandé une aide ou parce que l’emploi qu’ils ont est un emploi en partie subsidié. On aboutit donc à des extrêmes qui n’ont vraiment plus aucun sens. Que dit la directive ? Elle permet effectivement de limiter, non pas la libre circulation, mais la liberté de résidence quand la personne est une charge déraisonnable pour le pays. Toute la question est de savoir quand il y a une charge déraisonnable. Mais je pense qu’il s’agit surtout d’un signal politique qui a été envoyé disant «vous n’êtes pas les bienvenus». Certains se réjouissent en prétendant que nous allons faire des économies, ce qui est absolument faux, parce que tous les pays vont se mettre à faire la même chose, et donc nous allons renvoyer les Français, les Italiens, etc. et les Français ou les Italiens vont renvoyer les Belges qui ont des difficultés de vie. Je ne pense pas que c’est en arrachant des enfants à leurs écoles en cours d’année, en disant à des gens qu’il faut liquider leur vie en trente jours, que l’on va améliorer la situation.

Vous êtes très connue en Belgique pour votre combat en faveur des sans-papiers et, récemment, dans l’Hémicycle, Mme De Block vous a rétorqué au sujet des Afghans demandeurs d’asile que vous devriez «les prendre chez vous»… 
Quand une ministre en est au point de faire ce genre de déclaration, c’est qu’elle n’a plus beaucoup d’arguments. Et je pense en effet qu’elle n’a plus beaucoup d’arguments parce que la politique d’asile ne respecte pas les grandes lignes qu’elle devrait respecter, et on le voit dans le cas des Afghans. On n’examine pas suffisamment les risques encourus en cas de retour. Par exemple, il y a des minorités sikhes et hindoues qui ont été complètement décimées en Afghanistan et pour lesquelles on n’accorde pas une protection, ce qui est totalement incompréhensible. Le combat que nous menons à présent, c’est de demander qu’il y ait un audit indépendant de la procédure d’asile principalement des Afghans, à titre d’exemple, au Collège des médiateurs fédéraux. Le Collège des médiateurs fédéraux a la possibilité de faire l’évaluation du fonctionnement d’une administration. Il faut se rappeler que dans les années 2007-2008, ils avaient fait un audit des centres fermés et des centres ouverts qui avait vraiment été un travail intéressant. Nous, nous demandons maintenant qu’ils fassent la même chose pour le fonctionnement des instances d’asile, que ce soit le Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides (CGRA) ou l’Office des étrangers. Et je suis assez étonnée que Mme De Block qui dit toujours que la loi est la loi ne se range pas derrière notre proposition et ne la soutient pas, puisque cela permettrait de vérifier justement que la loi est bien la loi et qu’elle est effectivement respectée, parce qu’on n’a pas cette impression et d’ailleurs la Belgique a été à plusieurs reprises condamnée par la Cour européenne des droits de l’Homme, y compris dans le cas d’un Afghan, dans l’affaire Singh.

Sachant qu’elle jouit d’une grande popularité à la veille des élections, ne pensez-vous pas que Mme De Block utilise les dossiers d’immigration comme tremplin à des fins de carrière pour accéder au poste, par exemple, de Premier ministre ?
On est tout à fait dans cette logique-là. Mme Turtelboom en 2007, quand elle était secrétaire d’Etat à l’Immigration, avait déjà utilisé cette technique, en disant non à tout, en bloquant tous les dossiers et en étant intraitable. Personne ne connaissait Mme Turtelboom du VLD, puis elle devint ministre de la Justice. Mme De Block utilise exactement la même recette : faire preuve d’un faux bon sens populaire pour être contre les étrangers qui, de toute façon, ne votent pas. Cela rapporte toujours électoralement de dire que «c’est la faute des étrangers, ne vous inquiétez pas, on va les renvoyer et tout va aller beaucoup mieux». Mais quand on examine réellement les chiffres, on voit tout de suite où est le populisme. Par exemple, quand il y a eu l’opération de régularisation de 2000, on a examiné en 2005 quels en étaient les effets pour la Belgique. Dès 2005, seulement quelques années après la régularisation, la Belgique gagnait de l’argent avec cette régularisation. Quand on voit les gens qui dépendaient de l’aide sociale et du CPAS par rapport aux nouveaux régularisés qui travaillaient, payaient des impôts et la TVA à chaque achat, l’opération de régularisation, cinq ans après, rapportait déjà à la Belgique. Forcément, dix ans après, les gens sont encore plus insérés et cela rapporte encore plus. Nous ne sommes vraiment pas dans un débat basé sur des arguments chiffrés, mais dans un débat populiste, électoraliste, et je pense que ce n’est pas uniquement en Belgique.

Mme De Block s’est rendue en Algérie pour chercher un accord concernant l’immigration algérienne en Belgique, mais elle a annoncé devant les responsables algériens le chiffre de 5 000 Algériens détenus dans les centres fermés. Pensez-vous que ce chiffre traduit la réalité ou bien Mme De Block ne maîtrise pas ses dossiers, car on sait que beaucoup de Marocains se prétendent algériens pour pouvoir rester en Belgique, puisqu’il n’y a pas d’accord de rapatriement en Algérie ?
En centre fermé, c’est totalement impossible, puisqu’il y a moins de 400 places dans ces centres. Donc, en ce qui concerne les centres fermés, c’est déjà absolument impossible d’avoir 5 000 personnes. Je pense qu’elle parlait peut-être aussi des prisons, mais dans les prisons, les chiffres que j’ai vus par rapport aux Algériens n’étaient pas du tout dans cette évaluation-là, donc je ne sais pas d’où elle sort ces chiffres qui n’ont l’air de correspondre à aucune réalité.

Pourtant, elle l’a déclaré au ministre algérien des Affaires étrangères qui, lui, détient le chiffre de 500 Algériens…
Cela me paraît beaucoup plus réaliste que 5 000. Qu’il y ait pas mal de gens qui se déclarent algériens sur le territoire belge, c’est certain, mais en centre fermé, c’est impossible, ou même en prison, je n’ai jamais vu ces chiffres. Je ne sais pas où elle est allée les chercher, mais ça me paraît assez irréaliste.

Donc, elle ne maîtrise pas les dossiers sur l’immigration ?
De temps en temps, elle tord les chiffres, mais là, dans des proportions pareilles, ce n’est plus tordre les chiffres, c’est être totalement à côté de la réalité.

Ne pensez-vous pas qu’en refusant de régulariser les clandestins et les demandeurs d’asile, on maintient ceux-ci dans un état d’esclavage auprès de certains employeurs ?
Il est clair que le fait d’avoir en Belgique toute une population qui n’a pas la capacité de négocier avec les patrons, et qui doit accepter des conditions de travail tout à fait inacceptables, qui doit accepter des salaires de misère, cela fait pression sur les salaires de manière générale et cela permet aux patrons de dire aux légaux : «Si vous n’acceptez pas des conditions de travail difficiles, à côté de vous, il y a plein de gens qui sont prêts à accepter des conditions de travail encore plus difficiles.» Et donc cela fait pression sur les conditions de travail à la baisse et sur les salaires à la baisse. C’est évident que pour un certain patronat peu scrupuleux, le fait qu’il y ait toute une série de personnes qui sont sans aucun droit en Belgique est une aubaine.

Entretien réalisé à Bruxelles par Mohsen Abdelmoumen

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