Lawrence Davidson : «La NSA a érodé les libertés constitutionnelles des Américains»

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Dr Lawrence Davidson. D.R.

Mohsen Abdelmoumen : Comment analysez-vous l’équilibre actuel des forces entre les Etats-Unis et l’Iran ? Peut-on dire qu’il s’agit d’un retournement stratégique de l’administration Obama dans le cas iranien ?

Dr Lawrence Davidson:L’équilibre des forces entre l’Iran et les Etats-Unis peut paraître a priori en faveur des Américains. Mais si vous regardez au niveau régional, le bilan est beaucoup plus égal. Dans le Golfe persique, les Iraniens sont capables de causer beaucoup de dommages aux intérêts américains en gênant le flux de pétrole de la région. Là-bas, l’Irak est à présent un allié de facto de l’Iran, tout comme la Syrie (où Assad est en train de gagner la guerre civile). Les Iraniens se considèrent eux-mêmes comme la plus grande puissance militaire par rapport à leur voisinage et ils ont probablement raison. Je ne pense pas que l’empressement d’Obama à traiter avec l’Iran soit autant un retournement stratégique qu’une réponse à la politique intérieure américaine. Le peuple américain ne veut plus de guerre, en particulier au Moyen-Orient, et défier cette opinion publique constitue un suicide politique au niveau national. Seuls les idéologues néoconservateurs fous, maintenant concentrés à l’aile droite du Parti républicain, en voudraient. Si, cependant, l’opinion publique devait changer et les néoconservateurs (pensez aux gens de l’ancienne administration de Bush Jr) revenaient au pouvoir, ils pourraient très bien provoquer une guerre avec l’Iran.

Quel est le poids réel du lobby sioniste dans la prise de décision américaine ?

Le lobby sioniste, dans ses manifestations tant juives que chrétiennes, pèse de tout son poids lorsque le Congrès soutient une politique étrangère au Moyen-Orient. Le Congrès n’a pas le dernier mot sur cette politique, cela revient au président, mais il faut garder à l’esprit que le président est aussi un homme politique qui doit travailler avec le Congrès et avec les autres membres de son propre parti politique. Ainsi, il est très rare, quoique pas impossible, que le président aille complètement à l’encontre des souhaits du Congrès quand il s’agit de politique étrangère. Les négociations d’Obama avec l’Iran sont l’un de ces rares cas.

En tant qu’analyste, quelle lecture donnez-vous de l’affaire d’espionnage mondial révélée par Edward Snowden et quel est son impact sur la politique américaine ?

Je considère M. Snowden comme un héros. Les agissements de la NSA ont érodé les libertés constitutionnelles des Américains au nom d’une prétendue sécurité. Snowden s’est dressé pour défendre les droits constitutionnels et la population dans leur ensemble. Il y a toujours une tendance d’abus du pouvoir dans n’importe quelle bureaucratie gouvernementale et le gouvernement des Etats-Unis n’est pas immunisé contre cela. Tout au long de leur histoire, les Etats-Unis ont fait l’expérience d’épisodes de comportement despotique pratiqué par des éléments de son gouvernement. Ce qui était rare, c’était que les gens se dressent contre ce comportement et le contestent. Snowden est l’une de ces rares personnes. Pour cela, il a dû fuir son pays et ne sera probablement jamais en mesure d’y revenir en toute sécurité. Il s’agit d’une véritable parodie de justice et une marque de honte pour les Etats-Unis.

Quelle est votre vision de ce qu’il se passe actuellement en Ukraine ?

Je pense que nous devons reconnaître que l’Ukraine est solidement ancrée dans la sphère d’intérêt russe. La Crimée est militairement importante pour la Russie. 17% des Ukrainiens sont russes et la plupart d’entre eux sont malheureux sous la domination ukrainienne. C’est une situation délicate. Si vous examinez attentivement la chronologie des événements, vous réalisez que Poutine a pris directement position pour un compromis négocié par le président pro-russe, élu apparemment équitablement, avec l’opposition qui s’est effondrée. Celle-ci s’est effondrée parce que ses leaders ne pouvaient pas obtenir des foules qui manifestaient à Kiev et ailleurs de les représenter. A partir de là, l’anarchie s’est installée dans la capitale et dans certaines villes régionales. C’est seulement alors que le gouvernement russe a bougé pour protéger ses intérêts en Crimée. Je pense que les Russes ont des arguments assez solides pour justifier leurs actions.

Pensez-vous que le monde unipolaire sous la domination américaine absolue soit terminé ?

Je ne pense pas que le monde ait jamais été «unipolaire» et sous la domination des Etats-Unis. Après tout, la Chine et la Russie sont de grandes puissances et elles peuvent agir assez indépendamment des Etats-Unis. En ce qui concerne l’Europe et le monde «non aligné», il est vrai que les Etats-Unis ont une position économique et politique majeure, mais cela n’a jamais été incontesté. Même les Français se rebellent de temps en temps.

Le département d’Etat vient de publier un rapport accablant au sujet de notre pays, l’Algérie, sur la question des droits de l’Homme, croyez-vous que le gouvernement américain peut continuer à donner des leçons de démocratie aux peuple de la Terre ? Ne pensez-vous pas que l’alibi de défendre les droits de l’Homme est un prétexte pour défendre les intérêts stratégiques des Etats-Unis ?

Le gouvernement des Etats-Unis devrait nettoyer sa propre loi sur les droits de l’Homme avant de pointer les autres du doigt. Mais, bien sûr, il ne le fera pas, car très peu de ses propres citoyens reconnaissent la profonde hypocrisie qu’implique cette accusation. En fait, les rapports que vous citez sont en grande partie à usage américain interne. En particulier pour l’utilisation du Congrès au moment de décider qui peut obtenir une aide étrangère ou qui peut être convoqué pendant les audiences du Congrès. Parfois, les médias utilisent également ces rapports pour définir des ennemis et calomnier telle ou telle nation. Je recommande au gouvernement algérien d’émettre et de publier son propre rapport sur les violations américaines des droits civiques. Vous pouvez commencer avec ce qu’il se passe à Guantanamo Bay.

Interview réalisé par Mohsen Abdelmoumen

Qui est le Dr Lawrence Davidson ?

Docteur en histoire, intellectuel engagé, Lawrence Davidson a été professeur d’histoire du Moyen-Orient, d’histoire des sciences et histoire intellectuelle de l’Europe moderne, à l’université de West Chester en Pennsylvanie pendant 27 ans. Son intérêt pour la cause palestinienne et les questions sionistes provient de l’époque où il étudiait à l’université de Georgetown sous la direction de Hisham Sharabi, professeur et patriote palestinien, qui est devenu un ami proche. Il a obtenu un doctorat à l’université d’Alberta, au Canada. Ses travaux de recherche sont axés sur l’histoire des relations étrangères américaines avec le Moyen-Orient. Critique virulent de l’alliance des Etats-Unis avec Israël et du traitement sioniste du peuple palestinien, il tâche en tant qu’intellectuel de contribuer à un changement dans l’opinion publique américaine concernant la situation des Palestiniens en particulier et du monde arabe en général. Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages : Islamic Fundamentalism-An Introduction (1998, réédité en 2003 et 2013), America’s Palestine: Popular and Official Perceptions from Balfour to Israeli Statehood (2001), A Concise History of the Middle East (co-auteur, 2006), Foreign Policy, Inc.: Privatizing America’s National Interest (2009), un ouvrage sur le phénomène de génocide culturel a aussi été publié en 2012. Il tient également un blog dans lequel il fait part de ses opinions : http://www.tothepointanalyses.com/

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