John Catalinotto : «Le TPI est un outil politique utilisé contre les pays faibles»

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John Catalinotto : «Les Algériens ont le droit d’être fiers de leur histoire de résistance.» D.R.

English version here: https://mohsenabdelmoumen.wordpress.com/2014/04/26/john-catalinotto-to-algeriepatriotique-ict-is-a-political-tool-used-against-weak-countries/

Mohsen Abdelmoumen : Vous avez été témoin des attentats du 11 septembre à New York, croyez-vous à la version officielle ou s’agissait-il d’un «inside job» pour reprendre un terme des agents secrets ?

John Catalinotto : Je travaillais pour une compagnie d’assurance maladie à la tour n°1 du World Trade Center. Heureusement pour moi, j’avais l’habitude d’arriver tard au travail. Ce jour-là, j’étais toujours à la maison quand le premier avion a frappé. J’ai appelé le bureau et comme personne ne répondait, je suis resté chez moi. Quelques minutes plus tard, j’ai appris qu’un deuxième avion s’était abattu sur la tour n°2. J’ai su immédiatement que l’administration de George W. Bush allait utiliser cet événement comme prétexte pour partir en guerre, peu importe qui était responsable de ces attentats. Je n’ai jamais cru dans la version officielle.Ici, la classe dirigeante ment à propos de tout ce qui est important. Cependant, je ne crois pas que l’administration ait organisé et exécuté l’attaque du 11 septembre. Une conspiration d’une envergure aussi vaste requiert la complète unité, la loyauté, l’esprit de décision et l’audace de la part de dizaines, sinon de centaines de personnes. Si, par ailleurs, «inside job» signifie simplement que quelqu’un à la CIA a délibérément omis de donner suite à un rapport du FBI annonçant que certains «terroristes» pourraient détourner un avion, c’est plus facile à croire. Je peux comprendre pourquoi beaucoup de gens sont convaincus qu’il s’agissait d’un «inside job». L’attaque du 11 septembre a permis à l’administration Bush de partir en guerre en Afghanistan et en Irak. C’était similaire à l’attaque japonaise de Pearl Harbor en 1941, qui a permis à l’administration Roosevelt d’entrer dans la Seconde Guerre mondiale avec un soutien massif. Le syndrome dit «du Vietnam» avait pratiquement éliminé le patriotisme, le 11 septembre l’a ramené.

L’administration Bush est partie en guerre en Afghanistan et en Irak, pensez-vous que c’était un programme préparé à l’avance ?
Le Pentagone planifie toutes sortes de guerres dans toutes les parties du monde à l’avance. En ce qui concerne l’Irak, il y a eu certainement une conspiration. L’impérialisme américain voulait les ressources énergétiques irakiennes. Beaucoup de personnes et de sociétés d’ici espéraient s’enrichir avec le pillage de l’Irak. Les néoconservateurs de l’administration Bush se sont rencontrés dans la semaine du 11 septembre 2001 et ont comploté la guerre contre l’Irak, même s’ils savaient que celui-ci n’avait rien à voir avec l’attentat du 11 septembre. Les Etats-Unis avaient déjà mené une guerre agressive contre l’Irak en 1991. L’administration Clinton avait presque commencé une autre guerre en décembre 1998 avec «Renard du désert». La guerre d’Irak a toujours été dans l’agenda de Bush, comme l’a révélé le secrétaire au Trésor Paul O’Neill dans un livre de Ron Suskind, un ancien journaliste du Wall Street Journal. L’administration Bush était relativement faible avant le 11 septembre. Elle a saisi l’opportunité créée par les attentats et a mobilisé pour la guerre. Bush a mis en place toutes sortes de lois dans le cadre du Patriot Act qui réprimaient toute opposition à leurs plans. Bush et le secrétaire d’Etat Colin Powell et d’autres ont répété les mêmes mensonges 935 fois fin 2002 et en 2003 au sujet des «armes de destruction massive» irakiennes qui n’existaient pas. Ce «Grand Mensonge» était destiné à convaincre le monde que les Etats-Unis avaient une bonne raison d’attaquer. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont procédé à l’invasion de l’Irak sans l’aval des Nations unies ou même de l’Otan le 20 mars 2003. Cependant, tant en Irak qu’en Afghanistan, Washington a sous-estimé la résistance populaire. Après l’effondrement initial, une résistance irakienne s’est développée et a infligé des pertes aux occupants américains. C’est seulement en utilisant les différences entre les Irakiens que Washington pouvait empêcher une défaite humiliante. Les Etats-Unis ont causé une grande destruction et de nombreuses pertes de vie pendant huit ans, avec 2 millions de morts et 5 millions de personnes déplacées. Et l’Otan occupe toujours l’Afghanistan après 12 ans.

Pourquoi ne juge-t-on pas Bush et Blair au TPI pour crimes de guerre, au lieu de juger seulement les présidents africains ?
Le Tribunal pénal international, comme presque tous les organismes des Nations unies, est sous le contrôle de l’impérialisme mondial. Les versions précédentes du tribunal ont été utilisées contre des pays particuliers : le Rwanda, la Yougoslavie, le Cambodge. Plus tard, le TPI a été principalement un outil politique utilisé contre des leaders de pays relativement faibles concentrés en Afrique. Nous, c’est-à-dire des organisations populaires, avons tenu «des tribunaux de crimes de guerre», ceux-ci ont prouvé la culpabilité de Blair, Bush et de leurs généraux en Irak. Malheureusement, nous sommes incapables de faire appliquer un seul de ces verdicts. Ils servent de voie pour exposer la vérité au sujet de la guerre au public. Nous ne voulons pas que les impérialistes soient les seuls à écrire l’Histoire.

Le mouvement anti-guerre est-il toujours aussi combatif aux Etats-Unis ?
Le mouvement anti-guerre était extrêmement combatif à la fin des années 1960 et au début des années 1970 contre l’intervention au Vietnam. Nous avions même organisé la résistance au sein de l’armée des Etats-Unis. Le mouvement anti-guerre était aussi sorti dans les rues pour essayer de stopper l’invasion de l’Irak début 2003. L’administration Bush a simplement ignoré des centaines de milliers d’opposants et a continué la guerre. Les camarades avec lesquels je travaille dans le Centre d’action internationale essaient toujours d’organiser et de mobiliser contre les aventures militaires américaines. En 2011, ils ont protesté contre l’attaque en Libye. En septembre 2013, ils sont sortis dans 100 villes contre la menace de Washington d’intervenir directement contre la Syrie. Juste ce mois de mars, nous sommes sortis dans 19 villes pour protester contre le complot des Etats-Unis avec des éléments fascistes au Venezuela et en Ukraine. La majorité de la population américaine est tenue dans l’ignorance des vraies causes de tous ces conflits. Le monopole des médias de la classe dirigeante contrôle 99% de la propagande. Pourtant les gens sont contre la guerre dans une large majorité. En ce qui concerne la Syrie, les sondages montrent qu’environ 90% de la population était opposée à la guerre. Ce serait une erreur, toutefois, de dire que les gens sont combatifs. Dans le passé, ils ne sont devenus combatifs que lorsque des milliers de jeunes Américains étaient en train de mourir dans une aventure impérialiste à l’autre bout du monde. Quand il y a peu de pertes, seuls se lèveront quelques-uns par conviction anti-impérialiste ou morale. Cependant, il est encourageant de constater que certaines personnes comme Snowden ou Manning peuvent faire de grands sacrifices pour se rebeller contre les atrocités commises par les dirigeants.

Comment expliquez-vous le changement radical de la position américaine dans le dossier iranien ?
Je ne suis pas sûr que cela ait beaucoup changé. Il y a encore de fortes factions dans la classe dirigeante des Etats-Unis qui veulent une frappe militaire contre l’Iran, par exemple, le sénateur John McCain. C’est le cas aussi du gouvernement israélien. D’autres espèrent apporter des changements au sein du gouvernement iranien pour qu’il soit plus conciliant envers la domination américaine de la région, cela semble être la position actuelle de l’administration. Depuis la fin de l’URSS en 1991, l’impérialisme américain ne tolère aucune concurrence, aucune indépendance des autres Etats dans aucune région du monde. L’Iran est assez grand et souverain pour défier les Etats-Unis, et Washington essaie d’écraser tous ceux qui défient les Etats-Unis. Si les Etats-Unis ont reculé, c’est uniquement parce que Washington est impliqué dans de trop nombreux autres combats, allant de l’Ukraine au «pivot pour l’Asie».

Peut-on dire que la CIA a changé ses méthodes quand on voit ce qu’il se passe en Ukraine et au Venezuela ?
La CIA a pour tâche nominale la collecte d’informations. Le gouvernement américain utilise ces informations pour influencer et faire pression sur des gouvernements afin qu’ils agissent dans l’intérêt des banques, des industries américaines et du Pentagone. La CIA effectue aussi des actions : par exemple, les guerres de drones. En outre, en partenariat avec d’autres agences – la NED, des ONG, etc. –, elle intervient à tous les niveaux pour mobiliser l’opposition afin que les gouvernements suivent la voie de Washington. Au Venezuela, toutes ces agences américaines trouvent des moyens pour financer l’opposition vénézuélienne aux Bolivariens, au PSUV et à Nicolas Maduro. La CIA et d’autres ont même encouragé des éléments quasi fascistes à sortir dans la rue avec des barrages de feu et à tuer des gens. Ensuite, les médias pro-impérialistes mentent à propos des événements et accusent «la répression de Maduro» d’être responsable des pertes humaines. C’est un grand mensonge. En Ukraine, les Etats-Unis et l’Union européenne ont tiré profit des faiblesses du gouvernement d’Ianoukovytch. Les impérialistes ont apporté leur soutien à des oligarques corrompus qui voulaient remettre l’Ukraine entre les mains de l’impérialisme occidental et déplacer l’Otan le long de la frontière sud-ouest de la Russie. En outre, les Etats-Unis et l’Union européenne ont soutenu l’entrée de partis ouvertement fascistes dans le gouvernement de Kiev. Des leaders fascistes ont pris le contrôle de la police, de l’armée et de l’appareil de sécurité. Suite aux auditions en 1975 du comité sénatorial dirigé par le sénateur Frank Church, la CIA avait renoncé à certaines de ses activités, ou du moins, c’est ce que l’on nous a dit. Depuis le 11 septembre, la CIA est devenue de plus en plus agressive, elle et d’autres agences américaines essaient de renverser des gouvernements dans le monde entier.

Qu’est-ce que vous inspire l’Algérie et que pouvez-vous dire au peuple algérien, vous le militant anti-impérialiste ?
L’Algérie a une histoire de résistance à la domination coloniale française depuis les premières attaques en 1830. Les populations de la campagne, du désert et des montagnes se sont battues durement contre les militaires français. Seules les mesures les plus cruelles – comme des villages entiers brûlés – ont pu vaincre cette résistance. Quand a commencé la plus récente guerre de libération, en 1954, il y a eu huit autres années de résistance. Plus d’un million sur les six millions d’Algériens sont morts dans la guerre de libération. Pourtant, la résistance a été héroïque et efficace, elle a épuisé l’impérialisme jusqu’à ce que le gouvernement de de Gaulle accepte de partir. Comme les luttes en Corée, en Chine, au Vietnam, à Cuba et ailleurs, la lutte algérienne pour l’indépendance était une inspiration pour des révolutionnaires aux Etats-Unis. Le rôle des femmes dans cette lutte était éclairant. Dans les premières années, l’Algérie libre a eu un grand impact, particulièrement sur la lutte noire de libération aux Etats-Unis. Les Algériens – l’Arabe et le Berbère, le laïc et le religieux – ont le droit d’être fiers de leur histoire de résistance à l’impérialisme qui est une contribution pour toute l’humanité.

Vous êtes membre du Tribunal BRussell’s qui inclut des personnalités comme le Dr Mahathir, ancien Premier ministre de Malaisie, Noam Chomsky, Edward S. Herman, William Blum, David Swanson et beaucoup d’autres. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est le Tribunal BRussell’s ?
Le Tribunal Brussell’s tire son inspiration du Tribunal Bertrand Russell de 1967 qui avait trouvé que les Etats-Unis étaient coupables de crimes de guerre contre le Vietnam. Des camarades en Belgique ont commencé le Tribunal Brussell’s en 2003 suite à l’invasion de l’Irak. Le TB a tenu des sessions sur les procès de guerre de Bush et Blair au printemps 2004. Nous avons participé avec le Centre d’action internationale. Ensuite, nous avons tenu une session aux Etats-Unis en août 2004 et nous avons apporté notre soutien au TB, comme l’ont fait d’autres organisations semblables dans d’autres pays. Cette année même, les 16 et 17 avril, le Tribunal Brussell’s et d’autres vont tenir une réunion à Bruxelles dans le cadre de l’Association internationale des juristes démocrates pour explorer les manières légales permettant des poursuites judiciaires à l’encontre des gouvernements américain et britannique pour leur agression contre l’Irak. Le TB veut chercher les moyens d’obtenir une indemnisation pour les victimes. Le TB a maintenu le travail de solidarité avec la résistance irakienne à l’impérialisme. Il a aussi élargi son opposition à l’impérialisme dans d’autres parties du Moyen-Orient et à l’agression de l’Otan. Je suis fier d’en être membre.

A votre avis, le monde arabo-musulman est-il condamné à souffrir perpétuellement des guerres impérialistes américaines et occidentales ?
A partir de 1945, l’Union Soviétique était la force la plus puissante face à l’impérialisme américain. Dans les 23 années qui ont suivi l’effondrement de l’Union Soviétique, le monde impérialiste, mené par les Etats-Unis, a tenté de conquérir les nations qui ont gagné leur indépendance à l’impérialisme à l’époque de la guerre froide. C’est ce qui est arrivé en Yougoslavie, en Irak, en Afghanistan et en Libye. Le Venezuela, la Syrie et l’Ukraine sont sous attaque. Le monde arabo-musulman est assis au sommet d’énormes ressources pétrolières, comme le Venezuela et il constitue une cible particulièrement attractive pour l’impérialisme, mais pas la cible exclusive. La Corée du Nord, le Venezuela, et même la Chine et la Russie font face à des menaces. Toute l’Afrique est aujourd’hui menacée par des expéditions militaires américaines et françaises, et l’Amérique latine fait face à la subversion à tous les niveaux. Le monde impérialiste est confronté à une crise économique profonde et insoluble, et cette crise le pousse vers plus d’aventures militaires. Dans ces circonstances, il serait idiot de ma part de suggérer qu’il puisse y avoir un avenir paisible dans le monde arabo-musulman ou n’importe où ailleurs. Ce que nous, aux Etats-Unis, qui nous considérons nous-mêmes comme des révolutionnaires, espérons, c’est que la lutte des classes se développe au sein des Etats-Unis et que de plus en plus de travailleurs rejoignent cette lutte. La crise capitaliste les pousse à résister. Si cette lutte se développe, alors nous pourrons garder les dirigeants suffisamment occupés à la maison pour qu’ils ne risquent pas de nouvelles aventures à l’étranger. Nous apporterions ainsi une contribution digne d’intérêt à l’humanité.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

Qui est John Catalinotto ? 

John Catalinotto est né à New York, où il enseigne les mathématiques à la City University. Anti-impérialiste engagé depuis la crise des missiles de Cuba en octobre 1962, il a milité de 1967 à 1971 comme organisateur civil anti-guerre et antiraciste au sein de l’American Servicemen’s Union contre la guerre au Vietnam. Membre de l’International Action Centers (IAC) fondé en 1991 par Ramsey Clark, militant des droits de l’homme et ancien ministre de la Justice, il est depuis 1999 porte-parole de l’IAC dans les conférences internationales. Il a collaboré de 2001 à 2004 à l’Answer Coalition fondée en 2001 pour contrer la propagande belliciste après les attentats du 11/9. Il a été un militant du Comité de soutien pour la libération du Moyen-Orient, a apporté son soutien à la coordination internationale des opposants à la guerre en Irak, et depuis 1982 est le rédacteur en chef du journal hebdomadaire Workers World. Il a été l’un des principaux organisateurs du Centre d’action internationale du tribunal sur la Yougoslavie (en juin 2000) et du Tribunal sur l’Irak (août 2004). Il collabore avec odiaro.info (Portugal) et Terra e Tempo (Galicie), il est membre des traducteurs Tlaxcala et du Tribunal BRussell’s. Il a publié deux livres, Metal of Dishonor au sujet de l’uranium appauvri (1997) et Hidden Agenda : the US – NATO Takeover of Yugoslavia(2002).

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