Pr. Abdelkrim Chelghoum: « En Algérie le problème est bicéphale, à la fois technique et politique »

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Pr.-Celghoum1

Le Professeur Abdelkrim Chelghoum. DR.

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Mohsen Abdelmoumen : Vous êtes un expert en génie parasismique et en sismologie, pourquoi n’écoute-t-on pas vos avis ? Est-ce que le professeur Chelghoum dérange en Algérie ?

Professeur Chelghoum : C’est une question intéressante mais à poser aux décideurs algériens qui ont le pouvoir absolu dans ce pays et qui gèrent les affaires de la cité comme ils l’entendent sans se soucier des conséquences gravissimes engendrées après chaque catastrophe sur les plans économique et surtout humain avec des pertes considérables en vies humaines. Si je reviens sur toutes mes interventions, je peux vous dire qu’elles sont toujours circonscrites aux aspects fondamentaux de la sécurité du bâti et de la prévention des risques majeurs qui concernent ce pays avec des propositions concrètes pour une réduction des effets dévastateurs de ces catastrophes qu’elles soient d’origine naturelle ou technologique. Il faut dire que toutes mes recommandations exigent la mise en place de structures intelligentes à tous les niveaux de l’administration jusqu’au sommet de l’État, ce qui, malheureusement, n’est pas le cas de l’Algérie et la réponse finale se résume dans la citation d’Auguste Comte : « Savoir pour Prévoir afin de Pouvoir ». .

Je suis vos travaux et lis vos écrits très brillants, et je suis effaré par vos conclusions. Aurait-on pu éviter des catastrophes telles que l’effondrement du tunnel de Djebel El Ouahch à Constantine et le délabrement de l’autoroute Est-Ouest ?

Comme vous le savez, je n’ai cessé d’attirer l’attention des pouvoirs publics sur la nécessité d’une maturation définitive des études techniques avec, s’il le faut, d’autres études contradictoires avant le lancement de la phase réalisation de ces mégaprojets. Ma démarche a toujours été sous-tendue par deux principes concomitants, à savoir la réduction des coûts et l’anticipation des dégâts préjudiciables comme les effondrements ou les reprises en sous œuvre quelques mois après la mise en service d’ouvrages importants. C’est le cas, par ailleurs, des deux projets que vous avez bien voulu citer dans votre question. Il est important de rappeler que presque la totalité des projets dits « du siècle » ont été lancés politiquement et en l’absence de tout repère de vigilance. Et voilà, dix-sept ans après, le résultat est édifiant : tout est à refaire mais avec un baril à 30$ !

Est-ce que les pouvoirs publics en Algérie et leurs partenaires privés, qu’ils soient étrangers ou algériens, respectent les normes internationales dans la réalisation des projets ?

Il existe un semblant de normes nationales plagiées sur des codes étrangers mais qui restent très insuffisantes et inapplicables pour la majorité des ouvrages spéciaux de grande importance. C’est le cas de la mosquée et de tous les ouvrages d’art de l’autoroute où chaque groupe étranger applique les normes de son propre pays avec l’accord tacite des pouvoirs publics qui ne mesurent pas le danger d’une telle approche sur les plans économique, suivi et contrôle de ces projets.

Dans l’un de vos écrits, vous citez la seule étude qui a été faite concernant le minaret de la grande mosquée d’Alger, intitulée « The minaret of the great mosque in Algiers, a structural challenge ». En parcourant cette étude, on a la preuve qu’une catastrophe se produira. Pourquoi, selon vous, les autorités s’entêtent-elles à ignorer une menace annoncée ?

J’aimerais apporter une petite clarification par rapport à cette question. J’ai dit que la seule contribution scientifique publiée et dont l’intitulé est cité plus haut émane de deux ingénieurs du BET allemand et la théorie exposée dans ce papier avec la simulation numérique sont valables pour un avant-projet et non l’étude finale de ce mégaprojet. Sans ce complément d’études très poussées, il serait impossible de conclure sur la tenue et la stabilité globale et locale de cet ouvrage sous l’action d’un séisme majeur 7 sur l’échelle de Richter et plus. Je crois sincèrement que les autorités en charge du projet sont totalement incompétentes et disqualifiées pour gérer un secteur éminemment technique.

Comment expliquez-vous qu’en Algérie, dès qu’un spécialiste dans n’importe quel domaine émet un avis critique, il est dénigré et traité de « harki ». Comment expliquez-vous que l’on refuse tout débat et que l’on accuse des universitaires et des experts d’être des traîtres ?

C’est un véritable délire qui explique et justifie clairement l’indigence des responsables politiques algériens voulant masquer à tout prix leur échec patent dans la gestion de projets « bidons » à coup de centaines de Milliards de $ sans aucun impact sur la qualité de vie du citoyen, bien au contraire, on peut constater à l’œil nu une dégradation drastique à tous les niveaux, dans tous les domaines et sur tous les plans. La réponse des autorités envers ceux qui osent porter la contradiction a toujours été très claire, à savoir insultes, injures dénigrements et dérives verbales extrêmes. La justice aurait dû s’autosaisir ! Mais cette façon de communiquer a pour objectif d’impressionner et de créer un climat de peur chez les protagonistes, cette méthode de communication était par ailleurs très en vogue dans les années quarante.

À quoi joue le pouvoir algérien en voulant cacher la vérité à propos des grands travaux ?

La réponse est simple, plus de 800 Milliards de $ ont été gaspillés sur des projets pour lesquels le minima en matière d’études techniques préalables n’a pas été réalisé. Je ne sais pas si c’est par incompétence ou par roublardise pour aider les petits copains ?

J’ai interviewé des intellectuels et des chercheurs étrangers et algériens, tous des spécialistes renommés dans leur domaine, et j’ai remarqué que les compétences algériennes se sentent marginalisées et sont sujettes au marasme. N’est-ce pas suicidaire pour un pays de marginaliser ses compétences ?

Absolument, le résultat est net, c’est la déliquescence sur tous les plans. Il n’y a pas d’arbitre, c’est une véritable navigation à vue sans garde fou. Le suicide est réel : « un pays en lambeaux » titrait le quotidien français Le Monde dans son édition du 25/11/2014.

Vous citez souvent le ministre de l’Habitat, mes investigations sur l’autoroute Est-Ouest m’ont prouvé que le ministère des Travaux publics n’est pas mieux, sans parler des autres ministères. N’est-ce pas un phénomène global ? Pensez-vous que ces grands travaux qui tournent au cauchemar ne souffrent pas d’une incompétence crasse doublée d’un manque de volonté politique et d’une corruption généralisée ? Bref, pour vous, le problème est-il purement technique ou politique?

J’étais le premier et le seul expert à avoir émis des réserves de fond sur le projet de l’autoroute Est-Ouest bien avant son démarrage. Tout le monde constate maintenant que le temps m’a donné raison et que je n’avais aucun problème personnel ni avec l’ancien Ministre des Travaux Publics (T.P.) ni avec l’actuel responsable de l’Habitat. Malheureusement, ces deux responsables semblent avoir de sérieux problèmes d’intégration dans des secteurs qui ne sont pas les leurs. Pour répondre à dans votre délicate question, je dirai qu’en Algérie le problème est bicéphale, à la fois technique et politique.

Le coût des grands travaux comme la grande mosquée d’Alger ou l’autoroute Est-Ouest est exorbitant. Comment expliquez-vous que les chiffres avancés au début des projets se retrouvent gonflés en cours de réalisation ?

C’est très simple, parce que l’ensemble de ces projets dits du siècle ont démarré sur la base d’avant-projets très superficiels occultant les cinq principes qui gouvernent une stratégie de prévention fiable pour ne citer que les deux premiers relatifs à la précaution et la prudence. Aussi faut-il rappeler que tout est négocié en vase clos entre certaines personnes proches des décideurs et les groupes étrangers blacklistés pour la plupart. Voilà pourquoi des avenants dépassant dans certains cas le montant du marché initial, très mal négocié ou imposé par des forces occultes, s’enchaînent sans que personne n’intervienne. Il faut dire que l’Algérie est l’un des rares pays où ces pratiques sont légions dans tous les secteurs.

On évoque souvent une grande corruption chez les maîtres d’ouvrage et les entreprises étrangères dont certaines sont souvent blacklistées dans de nombreux pays. N’est-ce pas à cause de cette corruption à grande échelle que l’on refuse l’avis des spécialistes maîtrisant le domaine de la construction, tels le professeur Chelghoum ?

Exact ! Tout le monde sait que l’entreprise publique chinoise qui a le monopole de tous les projets juteux dans ce pays est à la pointe du développement de la corruption scientifique dans tous les pays où elle exerce. Cette entreprise travaille en terrain conquis, imposant son diktat aux responsables algériens en refusant tout contrôle technique indépendant et sans oublier la complaisance des personnes en charge de la maîtrise d’ouvrage aptes à signer sans réserves « le service fait ».

Vous prévenez les catastrophes. En cas de catastrophe comme celle du tunnel de Djebel El Ouahch ou de l’autoroute Est-Ouest qui cause la mort de bien des gens, est-ce que les citoyens victimes d’un préjudice peuvent attaquer les coupables en justice, que ce soit les ministères concernés et les différentes entreprises, ou est-ce utopique d’y songer ?

Vous savez, cher Monsieur, les lois internationales sont très claires, à savoir dans le cas des catastrophes de grande ampleur, l’État endosse toute la responsabilité, aussi il faut savoir que les victimes et leurs familles peuvent toujours attaquer les responsables au niveau des tribunaux internationaux.

Avez-vous subi des pressions quelconques à propos de vos études et de vos écrits contredisant les versions officielles ?

Pour le moment non ! Il est utile de signaler que tous mes écrits concernent le domaine technique qui est le mien et je continuerai dans cette mission en espérant qu’un jour les décideurs prennent conscience de l’urgence pour la mise en œuvre d’une stratégie de prévention par rapport à tous les risques majeurs auxquels ce pays est confronté et ce pour la sécurité des biens et des personnes.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

Qui est le Pr. Chelghoum ?

Le Pr. Abdelkrim Chelghoum (Ing Et, CHEC-CHEM, Msc, PhD, DIC, Dr Et) est un scientifique algérien : CHEC (Paris), Stanford University (USA), Imperial College Of Science Technology And Medicine (London, GB) et expert international. Il est professeur de Génie Civil, professeur en Numérique et Génie Parasismique, directeur de recherche à l’Université des Sciences et de la Technologie Houari Boumédiène (USTHB), Bab Ezzouar, Alger, directeur du Cabinet G.P.D.S. (Génie Parasismique Dynamique et Sismologie) à Rouiba, Alger, et Président du Club des Risques Majeurs. Il est l’auteur de plusieurs dizaines de publications internationales et est responsable de la conception, l’expertise, le contrôle, le suivi et le confortement de plus de mille projets à travers le territoire National dans le domaine des structures et des sols.

Published in Oximity, March 16, 2016:https://www.oximity.com/article/Pr.-Abdelkrim-Chelghoum-En-Alg%C3%A9ri-1

In Palestine Solidarité:http://www.palestine-solidarite.org/analyses.mohsen_abdelmoumen.170316.htm

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