Le Professeur Simon Petermann : « La Belgique reste une cible pour les terroristes »

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Prof. Petermann

Le Professeur Simon Petermann. DR.

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Mohsen Abdelmoumen : Les attentats de Bruxelles de ce 22 mars étaient-il prévisibles?

Pr. Simon Petermann : Je pense malheureusement que ces attentats étaient prévisibles. Depuis longtemps, la Belgique avec sa population musulmane d’origine nord-africaine et turque parfois importante et concentrée dans certaines villes (Bruxelles, Anvers, Verviers, etc.), est une zone de repli pour les djihadistes. Comme ces populations de condition souvent modeste se sont regroupées dans les mêmes quartiers, elles sont devenues la cible privilégiée de prédicateurs salafistes, souvent venus de pays étrangers. Le phénomène n’est pas nouveau. Pendant près de vingt ans, on a vu proliférer des dizaines de mosquées illégales mais tolérées par les autorités qui diffusaient des discours peu compatibles avec nos valeurs. Une minorité de jeunes, pour la plupart nés en Belgique, souvent désoeuvrés et frustrés, se sont ainsi radicalisés au fil des ans au contact de ces prédicateurs sans pour autant s’investir dans la connaissance de l’islam. Et l’Internet, qui est le véhicule global de tous les désirs et de tous les ressentiments, a probablement joué un rôle tout aussi important dans ce processus de radicalisation.

Et pourtant, des signes avant-coureurs étaient visibles, mais les responsables politiques locaux ne semblent pas avoir pris la mesure des évolutions en cours soit par laxisme pour éviter les problèmes entre communautés ou soit par électoralisme puisqu’un grand nombre de musulmans avaient acquis la nationalité belge et pouvaient voter.

Après l’échec des « printemps arabes », la guerre civile en Syrie et l’émergence de l’organisation « État islamique » (Daech) en Irak et en Syrie, de nombreux jeunes radicalisés sont partis combattre en Syrie. Certains y sont morts, d’autres sont rentrés pour poursuivre le djihad dans leurs pays respectifs ou ailleurs en Europe (en accord avec l’idéologie du « djihad global » théorisé par Abou Moussad Al-Souri), sans compter ceux frustrés de n’avoir pas pu rejoindre le « Califat ». C’est ainsi que des réseaux se sont constitués, souvent composés de fratries (les frères Kouachi, Abdeslam, El-Bakraoui, etc.) ou de groupes de copains responsables de divers attentats en France et en Belgique.

Après la mort de deux terroristes à Verviers en janvier 2015, il devenait clair que d’autres attentats étaient en préparation en Belgique. L’arrestation de Salah Abdeslam, recherché pendant quatre mois après les attentats de Paris, a été une mauvaise nouvelle pour Daech qui porte au pinacle, dans sa propagande, l’héroïsme de ses combattants et ses « martyrs ». Les attentats du 22 mars, planifiés sans doute de longue date, ont été précipités par crainte qu’ils ne soient éventés mais également pour effacer l’image de ce « déserteur » éventuellement prêt à collaborer avec la police. En revendiquant ces attaques, Daech voulait redorer son blason aux yeux de ses combattants et sympathisants.

Malgré les arrestations récentes de nombreux complices, je ne serais pas surpris que d’autres attentats ne soient en préparation contre le « ventre mou » de l’Europe et son nombril, Bruxelles.

La commune de Molenbeek à Bruxelles était déjà réputée dans les années 1990 comme base arrière du terrorisme qui alimentait les maquis du GIA et autres groupes terroristes en Algérie. À votre avis, pourquoi rien n’a été fait pour éradiquer ces réseaux terroristes?

En effet, jusqu’en 1994, la Belgique a été au centre d’un trafic intense d’armes utilisées par les terroristes du GIA. Ces armes étaient conditionnées et transportées au Maroc, via la France et l’Espagne, et délivrées aux maquis du GIA en Algérie. À l’époque, des terroristes du GIA et leurs sympathisants, y compris certains imams et des délinquants, circulaient sur notre territoire  (Bruxelles et Molenbeek, Charleroi, Tournai, Courtrai) sans être réellement inquiétés bien que surveillés. Il fallut du temps pour réagir malgré les avertissements de quelques officiers de sécurité conscients de la dangerosité de ces individus. Pour les responsables politiques de l’époque, la Belgique n’était nullement mise en danger par une guerre civile se déroulant en Algérie. Elle n’était pour le GIA qu’une base logistique. Ce n’est qu’après que la Belgique ait été menacée de représailles après le démantèlement d’une cellule GIA que des terroristes seront arrêtés et jugés.

Figure clé d’un des trois procès GIA, Ahmed Zaoui fut jugé et condamné en novembre 1995. Les frères El Majda, qui avaient blessé un gendarme avec une grenade pendant qu’ils transportaient nuitamment de l’argent et des armes, furent jugés en avril 1998. Farid Melouk (qui a été mêlé dans l’attentat du RER parisien en 1995) fut arrêté et jugé en octobre 1999. Par la suite, les liens des activistes « belges » allaient s’orienter vers la zone pakistano-afghane et ses camps d’entraînement, devenus le sanctuaire des candidats djihadistes attirés par Al-Qaida.

Vous êtes l’un des rares experts de la lutte antiterroriste à avoir proposé la formation d’agents de renseignements arabophones, où en est ce projet ?

Je ne suis certainement pas le seul à avoir mentionné le manque d’agents de renseignement parlant couramment l’arabe (y compris certains dialectes). Nous en avons certains, et même d’excellents, mais pas suffisamment. Le gouvernement a alloué un budget important de 400 millions d’euros pour renforcer les services de sécurité, notamment en recrutant de nouveaux agents, et pour leur donner de nouveaux moyens. Mais tout cela prend, comme d’habitude, du temps et le temps presse pour éviter de nouvelles tragédies.

Peut-on parler de défaillances au niveau des services de renseignement belges ?

Il est facile de pointer l’échec des services lorsqu’un attentat s’est produit parce leur rôle est précisément d’anticiper et de prévenir la commission d’attentats. Premièrement, je voudrais dire que nous faisons face aujourd’hui à une nouvelle forme de terrorisme totalement différente de ce que nous avons connu dans le passé. Nous avons en face de nous des terroristes qui sont prêts au sacrifice de leur vie pour devenir, dans leur délire, des « martyrs ». Ce modus operandi, l’attentat suicide, est quasiment imparable. De plus, nous avons une nébuleuse composée à la fois de cellules dormantes en charge de la logistique ou de l’endoctrinement, et de « commandos » qui circulent d’un pays à l’autre en Europe. Et il y a tellement d’individus impliqués (plus ou moins 5000 combattants étrangers en Syrie) dans ce dossier qu’il est très difficile sinon impossible de pister tous ceux qui sont identifiés avec les effectifs et les moyens dont nous disposons.

Deuxièmement, la collecte d’informations sur les cellules terroristes est un travail de longue haleine et l’échange avec les services étrangers une nécessité absolue. Or, certains de ces services font parfois de la rétention d’informations pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Une plus grande coopération s’impose donc si nous voulons éviter des défaillances. Et puis, il me semble que le facteur humain (HUMINT) dans le travail du renseignement a été fortement négligé en faveur de technologies sophistiquées qui sont certes indispensables mais qui ne sont que des outils.

Et enfin, troisièmement, l’analyse de toutes les données collectées est une étape cruciale dans la lutte contre le terrorisme. Il s’agit d’identifier clairement l’ennemi, de comprendre ses modes de penser, de croiser et de comparer d’innombrables informations, de vérifier leur provenance et leur fiabilité. Des erreurs ou des négligences peuvent être commises. Des interprétations erronées peuvent également être faites par des analystes soumis à une trop forte pression ou peu au fait de l’univers mental de ces terroristes.

Il faut reconnaître que le démantèlement des cellules responsables des attentats de Paris et de Bruxelles montre des avancées significatives mais beaucoup reste à faire.

La Belgique avait la réputation d’être une base arrière du terrorisme, la situation a-t-elle changé avec ces attentats ? En transformant Bruxelles en cible, les terroristes n’ont-ils pas commis une faute stratégique ?

Je ne le pense pas. La Belgique reste une cible pour les terroristes, comme d’ailleurs d’autres pays impliqués militairement en Irak ou en Syrie dans la lutte contre Daech. Bruxelles est le symbole de l’Europe, le siège de l’OTAN et de nombreuses multinationales. La station de métro Maelbeek a été visée parce qu’elle se trouve au cœur du quartier européen de Bruxelles. S’agit-il d’une faute stratégique ? Je pense en tout cas que cette opération frappant de manière indiscriminée la population (on compte, avec l’attentat de l’aéroport, des musulmans parmi les victimes appartenant à 40 nationalités) est contre-productive pour Daech. Alors que son but déclaré est de pousser les musulmans à s’insurger contre les sociétés occidentales et ses valeurs, ce type d’opération risque au contraire d’élargir le fossé qui sépare les terroristes de ceux qu’ils sont censé mobiliser autour de leur cause. Je rappelle que le même phénomène s’est produit avec les terroristes du GIA malgré leur vaste réseau de sympathisants.

Il y a une enquête conjointe entre les services de renseignement belges et français, et l’on voit maintenant l’arrivée du FBI. Assiste-t-on à une enquête internationale sur les cellules terroristes de Bruxelles et leurs ramifications mondiales ?

La coopération entre services belges et français fonctionne plutôt bien comme le démontre les résultats obtenus récemment. C’est au niveau européen que la coopération est encore  défaillante malgré les outils dont on dispose (Europol, SIS, Frontex, etc.). Je rappelle que le Passenger Name Record (PNR) n’est toujours pas en place au niveau européen alors qu’on en parle depuis dix ans. Et la zone Schengen reste une passoire. Il faudrait également développer la coopération en matière de renseignement avec des pays comme le Maroc, l’Algérie, l’Egypte, etc. qui ont une solide expérience en matière de contre-terrorisme. Enfin, la présence de membres du FBI en Belgique et en France ne me surprend pas. Il me paraît évident que combattre une organisation terroriste aux ramifications sur plusieurs continents et qui revient au mode opératoire d’Al-Qaida ne pourra être combattue efficacement qu’avec l’aide des États-Unis qui disposent de moyens plus importants que tous les pays européens réunis.

Les terroristes proviennent souvent de la délinquance et sont donc connus des services de police, la plupart d’entre eux ne connaissent ni l’arabe ni la religion. Leurs motivations ne sont-elles pas essentiellement vénales, l’idéologie n’étant qu’un alibi ?

Les jeunes d’origine maghrébine (ou d’autres) qui quittent l’Europe pour la Syrie ont un profil assez différent de ceux engagés dans l’action terroriste il y a vingt ans. À l’époque, les islamistes radicaux  avaient une idée claire de ce qu’était l’utilisation politique de l’islam et une conscience politique aigüe de leurs objectifs. Ils voulaient renverser des régimes qu’ils estimaient illégitimes et iniques pour les remplacer par des structures théocratiques éclairées par Dieu.

Malgré les apparences, c’est loin d’être le cas aujourd’hui. Il n’y a pratiquement plus de profil type. La plupart des combattants étrangers n’ont pas de conscience politique et beaucoup de jeunes européens ne parlent pas l’arabe. Ce sont des « radicaux islamisés » plutôt que des islamistes radicaux. Ils ne connaissent rien de l’islam. Avec eux, on est dans le monde de l’infra-religieux, de la sous-culture. Ce sont des fous de Facebook et des jeux vidéo en révolte contre une société à laquelle ils ne se sentent pas ou plus appartenir.

Beaucoup de jeunes délinquants souvent radicalisés en prison sont tombés sous le charme de recruteurs qui promettent la rédemption de leurs délits s’ils mettent leurs compétences au service de la cause. Comme je l’ai déjà souligné, l’offre djihadiste est attractive pour ces individus. Elle leur donne l’impression d’exister, d’appartenir à un groupe ou à une super-bande, de sublimer leurs frustrations, de se venger sans entraves, d’avoir enfin leur quart d’heure de gloire.

Fascinés par la violence et les armes, au contact des islamistes radicaux en Syrie ou en Irak, ils s’imprègnent rapidement de l’idéologie du martyr. Si on ajoute à cela la dimension apocalyptique du discours de Daech, il n’est pas étonnant, que de retour sur le territoire européen, ils soient prêts à mourir les armes à la main ou en se faisant sauter avec une ceinture bourrée d’explosifs comme récemment à Paris et à Bruxelles.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

 Qui est le Professeur Simon Petermann ?

Simon Petermann, docteur en sciences politiques et diplomatiques de l’ULB, est professeur honoraire de l’Université de Liège (ULg) et de l’ULB (Université Libre de Bruxelles). Il a été président du département de sciences politiques de l’ULg et est actuellement vice-président de l’Académie internationale de géopolitique (Paris, France). Il a été maître de conférences à l’Institut Royal Supérieur de Défense en Belgique. Spécialiste des questions internationales, du terrorisme et des conflits, il a été professeur invité dans de nombreuses universités européennes, aux Etats-Unis, au Brésil et en Russie. Il a également été conseiller spécial pour le Moyen-Orient auprès de l’Institut Royal des Relations Internationales – Egmont (IRRI). Il organise des formations pour les magistrats, les fonctionnaires de la police fédérale et les agents de la Sûreté de l’État (services de renseignement belges) en Belgique dans le domaine des relations internationales et de la géopolitique. Il est actuellement expert auprès des tribunaux pour les questions relatives à l’islam. Auteur de plusieurs rapports sur le centre de détention de Guantanamo pour l’Assemblée parlementaire de l’OSCE, il a effectué trois visites sur place. Il a été observateur de longue durée de l’Union européenne pour les élections palestiniennes du 20 janvier 1996 et, plus récemment, conseiller politique de l’EUBAM (Mission européenne de surveillance) pour la Bande de Gaza (2008). Il a également effectué des missions dans divers pays d’Europe orientale et dans l’ex-Yougoslavie pour le Conseil de l’Europe.

Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont : Guantánamo. Les dérives de la guerre contre le terrorisme, Bruxelles, éd. André Versaille, 2009 ; Les 100 discours qui ont marqué le XXe siècle, Bruxelles, (coll.), éd. André Versaille, 2008 ; Les services de renseignement en Belgique et les nouvelles menaces(dir.), Bruxelles, éd. Politeia, 2005 ; La coopération militaire entre la Russie et les pays de la CEI (en russe), Editions de l’Université de Saint-Pétersbourg, 2002 ;Devenir citoyen : initiation à la vie démocratique, Bruxelles, De Boeck, 3e édition, 2001 ; Le Processus de paix au Moyen-Orient, Paris, PUF, « Que sais-je ? », n° 3034, 1995.

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In Palestine Solidarité:http://www.palestine-solidarite.org/analyses.mohsen_abdelmoumen.280316.htm

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