Sheldon Richman : « L’administration Trump voit clairement Israël et l’Arabie Saoudite comme les éléments essentiels d’une coalition anti-iranienne »

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Sheldon Richman. DR.

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Mohsen Abdelmoumen : Israël continue de massacrer le peuple palestinien dans l’impunité la plus totale. Israël n’est-il pas un État voyou ?

Sheldon Richman : Cela dépend de votre définition d’«État voyou», à propos de laquelle je ne m’attendrai pas à un accord général. Je préfère analyser la conduite du gouvernement israélien sans rechercher une étiquette controversée. Les politiques et la conduite du gouvernement israélien envers les Palestiniens sont systématiquement injustes et brutales. Et je crois que ces choses sont inhérentes à la philosophie sioniste d’Israël en tant qu’État du peuple juif plutôt que d’État de tous ses citoyens, indépendamment de leur religion, de leur appartenance ethnique ou de leur race. Le mouvement originel du Judaïsme réformé était d’accord avec ce que je viens de dire. Le traitement des Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza est qualifié d’apartheid car les individus n’ont aucun droit. Ils existent, comme s’ils étaient des sous-humains, à la merci d’Israël.

Comment expliquez-vous le poids du lobby sioniste dans les médias occidentaux et US en particulier ?

Le lobby israélien est l’un des groupes de pression les plus influents en Amérique, d’abord, parce qu’il peut mettre beaucoup d’argent et d’autres formes d’aide à la disposition des candidats politiques et, ensuite, parce que les Américains, qui ont tendance à être historiquement analphabètes, ont beaucoup de bonne volonté pour les Juifs. C’est tout à fait compréhensible à la lumière de l’Holocauste perpétré par les nazis et de l’oppression générale des Juifs en Europe depuis des siècles. Une partie de l’influence du lobby provient d’une peur rationnelle d’être qualifié d’antisémite pour avoir critiqué la conduite d’Israël, bien que cette crainte, je suis heureux de le dire, se soit estompée ces dernières années.

Pourquoi, d’après vous, qualifie-t-on d’antisémites tous ceux qui protestent contre la politique criminelle d’Israël ?

Les partisans d’Israël aux États-Unis, au Royaume-Uni et ailleurs, ont longtemps travaillé pour vacciner Israël contre toute critique en assimilant cyniquement ces critiques à de l’antisémitisme. C’est une stratégie efficace : les partisans d’Israël croient ou professent de croire que le judaïsme et le sionisme sont une seule et même chose – malgré l’objection virulente à cette idée de la part des réformés et des Juifs orthodoxes – et les partisans projettent cet argument sur les personnes qui n’y adhèrent pas. Puis, quand quelqu’un critique le sionisme ou Israël, il est accusé de critiquer le judaïsme ou les Juifs – même si le critique lui-même ne croit pas que le judaïsme et le sionisme ne font qu’un. Pour des raisons évidentes, il s’agit d’un mouvement rhétorique absolument illégitime. Un critique d’Israël peut faire une distinction nette entre le judaïsme et le sionisme, les Juifs et les sionistes – de nombreux Juifs ont longtemps insisté sur cette distinction – mais le partisan israélien prétend néanmoins que le critique du sionisme ou d’Israël veut aussi critiquer les Juifs ou la religion elle-même. C’est scandaleux, et l’une de mes missions est d’aider à exposer et à débarrasser le débat public de ce que j’appelle la confusion invasive. Il n’y a aucune raison pour que les critiques d’Israël soient présumées antisémites. Et les efforts renouvelés pour redéfinir l’antisémitisme comme incluant l’antisionisme – qui se déroulent aux États-Unis, au Royaume-Uni et ailleurs – doivent être démystifiés en tant que fraude opportuniste. Il est tout simplement illogique de croire que, parce que certains critiques d’Israël sont anti-antisémites – l’antisémitisme reste un phénomène marginal aux États-Unis et au Royaume-Uni – tout critique particulier d’Israël est un antisémite et la critique d’Israël est le mal en soi.

Comment expliquez-vous l’influence d’Israël dans la décision politique US ?

Le lobby israélien est une des raisons, mais une seule. De nombreux décideurs politiques américains ont vu Israël comme un allié stratégique au Moyen-Orient contre l’Iran et la Russie. L’administration Trump voit clairement Israël et l’Arabie Saoudite comme les éléments essentiels d’une coalition anti-iranienne. Je crois qu’un Israël qui viole les normes de la justice universelle n’est en fait pas un allié stratégique du peuple américain.

Pourquoi les États-Unis s’acharnent-ils à vouloir être une puissance hégémonique et refusent-ils l’avènement d’un monde multipolaire ?

L’élite dirigeante américaine a longtemps cru que l’Amérique avait été choisie par l’histoire pour guider le monde. Cette conviction remonte à la fondation du pays. Ainsi, d’après ce point de vue, l’accès garanti aux ressources dans le monde entier est impératif et les pays non alignés doivent être marginalisés pour ne pas donner de mauvais exemples aux autres. Cette souche du nationalisme américain, qui se déguise souvent en multilatéralisme, s’aligne gentiment et non par coïncidence avec les intérêts économiques les mieux nantis en Amérique, les fabricants d’armes, par exemple.

Pourquoi, selon vous, Trump veut-il faire tomber le gouvernement iranien ?

Une partie de sa motivation est de faire plaisir à Israël et à l’Arabie Saoudite afin qu’ils coopèrent avec lui sur d’autres choses, telles que la «guerre contre le terrorisme» mal conçue. Je ne peux pas lire dans ses pensées, alors je ne peux pas dire pourquoi il adopterait différemment une hostilité envers l’Iran.

Peut-on parler de morale dans la politique quand on voit le peuple yéménite se faire massacrer par l’Arabie saoudite, alliée stratégique des États-Unis ?

Il n’y a pas de morale en politique, donc qu’y a-t-il à dire ? Ce qui se passe au Yémen est une atrocité, un génocide, auquel l’administration Trump, comme l’administration Obama avant elle, est complice. Honteusement, les médias américains – conservateurs et «libéraux» – consacrent peu de temps pour cela. Trump est partie prenante d’une guerre au Yémen en l’absence totale d’une autorisation du Congrès requise par la Constitution. Si les démocrates veulent l’attaquer, le Yémen, non pas la Russie, est là où ils devraient regarder. Mais la plupart des démocrates sont aussi attachés à l’Empire américain que les républicains.

Votre livre America’s Counter-Revolution: The Constitution Revisited est un travail d’historien remarquable. Peut-on dire que les États-Unis sont fondés sur un mensonge ?

Je vous remercie. L’histoire qui enseigne que la Constitution visait à limiter le pouvoir du gouvernement est le folklore conçu pour créer une allégeance. Les principaux objectifs de la Constitution étaient en fait de créer un État consolidé à partir des États individuels et de contenir la démocratie en déplaçant le pouvoir vers les élites. Le quasi-gouvernement national qui existait sous les Articles de la Confédération précédents, extraordinairement, n’avait le pouvoir ni de taxer ni de réglementer le commerce. Le gouvernement national créé en vertu de la Constitution avait les deux pouvoirs. La Constitution a concentré le pouvoir. Alors que le pouvoir local peut toujours être dangereux, concentré, le pouvoir centralisé est plus dangereux car, dans le cas du pouvoir local, on peut au moins voter avec ses pieds, ce qui coûte beaucoup moins cher. En soi, cela permet de contrôler le pouvoir. La démocratie illimitée est en effet un problème pour quiconque valorise la liberté individuelle, mais la solution n’est pas la concentration du pouvoir pour les élites. Il y a donc un sens dans lequel les Américains ont été trahis depuis le début – on leur a vendu une histoire de gouvernement limité et de liberté individuelle, légitimée par une Constitution qui vise en réalité à consolider le pouvoir de l’État.

D’après nos informations, les États-Unis ont installé des lance-missiles dans le nord de la Syrie démontrant qu’ils ne veulent pas quitter la zone. Pourquoi l’impérialisme US n’a-t-il pas appris les leçons de l’histoire concernant ses interventions criminelles dans des pays allant du Vietnam à l’Irak en passant par la Corée, la Libye, la Syrie, etc. ?

L’élite n’a aucun intérêt à apprendre ces leçons, car l’intervention, la préparation à la guerre et la guerre elle-même augmentent le pouvoir, le prestige et la richesse de l’élite. Comme l’a dit le Général-major de la Marine, le Général Smedley Butler, « la guerre est un racket ».

Vous êtes un activiste de gauche et un homme engagé. Selon vous, où en est la gauche américaine aujourd’hui ?

Ma politique de gauche est distincte car, contrairement à certains de mes alliés de la gauche anti-impérialiste et anti-corporatiste, je crois que la coopération par le biais de relations commerciales, comme toute autre coopération, favorise la libération plutôt que l’oppression. Je privilégie la liberté individuelle pour tous, y compris le droit à la terre et aux autres biens acquis de manière juste, et le droit de commercer avec d’autres dans le monde entier sur des marchés libérés non grevés de privilèges et d’empêchements du gouvernement. Certains gauchistes se tournent vers le gouvernement pour nous sauver des méfaits de l’élite ; je crois que le gouvernement est le principal catalyseur des méfaits de l’élite. Il favorisera de manière constante et prévisible les mieux nantis et issus de bonnes familles au détriment des autres. Mes propres engagements de gauche me lient au mouvement anarchiste individualiste américain de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, personnifié par Benjamin Tucker, qui se voyait lui-même à gauche. Ce mouvement a compris que des marchés radicalement libérés étaient essentiels à la libération complète des travailleurs, des femmes et des minorités opprimées.

Quant à la gauche en général, elle est gravement divisée. Une partie s’oppose à la guerre, à l’empire et au corporatisme, peu importe qui est au pouvoir, mais une autre garde le silence sur ces choses quand un démocrate – je pense à Obama – est au pouvoir – tant que sa rhétorique comprend des mots «progressistes» à la mode. Il est décourageant de voir des personnalités politiques et des experts de gauche promouvoir la belligérance à l’égard de la Russie, de la Corée du Nord et de l’Iran, ou féliciter l’alliance de l’OTAN, simplement parce que ces positions les opposent à Donald Trump. Trump, certes, est épouvantable en matière de commerce, d’immigration, de l’armée, de l’intervention et bien d’autres choses. Mais pourquoi voudrait-on le décourager, dans le monde, des quelques actions qu’il a entreprises pour réduire le risque de guerre?

La gauche américaine doit s’engager à nouveau dans la paix, la non-intervention, l’ouverture du commerce et dans l’immigration. Notre seul espoir de réformes radicales est la coalition la plus large possible consacrée à la liberté individuelle, à la coopération sociale, à la tolérance et au cosmopolitisme.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

 

Qui est Sheldon Richman ?

Sheldon Richman est le rédacteur en chef de The Libertarian Institute, associé principal et président des administrateurs du Center for a Stateless Society, et collaborateur de rédaction à Antiwar.com. Il est l’ancien rédacteur en chef du Cato Institute et de l’Institute for Humane Studies, ancien rédacteur en chef de The Freeman, publié par la Foundation for Economic Education et ancien vice-président de Future of Freedom Foundation. Son dernier livre est America’s Counter-Revolution: The Constitution Revisited

Site officiel

Published in American Herald Tribune, September 04, 2018:  https://ahtribune.com/interview/2461-sheldon-richman.html

In Palestine Solidarité: http://www.palestine-solidarite.org/analyses.mohsen_abdelmoumen.050918.htm

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