Dr. Nacer Djabi : « Ce moment générationnel marquera la différence entre l’Algérie d’avant et d’après le 22 février 2019 »

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Nacer Djabi

Dr. Nacer Djabi. DR.

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Mohsen Abdelmoumen : Quel est le regard du Sociologue que vous êtes sur les évènements récents qu’a connus l’Algérie ?  D’après vous, les manifestations qui se déroulent tous les vendredis depuis le 22 février n’ont-elles pas changé l’histoire de l’Algérie ?

Dr. Nacer Djabi : Ce qui se passe en Algérie depuis le 22 février est unique et n’a jamais eu lieu auparavant, pas même dans d’autres pays arabes, par exemple au cours du printemps arabe en 2011-2012, en prenant en compte le haut niveau de  mobilisation et son caractère national, ce qui inclut dans le cas de l’Algérie, des manifestations populaires par millions dans plus de trente villes pour les mêmes revendications politiques.

Les manifestations reflètent la sociologie et la démographie algérienne caractérisée par une grande  présence de la  jeunesse, comme on peut s’y attendre en Algérie, mais il y a  d’autres caractéristiques telles que la présence de la classe moyenne et des femmes, en particulier dans la capitale et dans les grandes villes d’Oran et de Constantine. Ces catégories étaient jusque là éloignées de toute activité politique dans une société dont le système politique avait tué tout intérêt public, mais encore avait détruit tous les signes de citoyenneté.

Ce sont des marches marquées par une forte présence des élites de toutes sortes, à l’instar des manifestations des avocats, des juges et du mouvement étudiant, ce qui a surpris beaucoup d’observateurs qui croyaient que la gestion bureaucratique et le faible niveau éducatif de l’université algérienne ôtaient à celle-ci tout intérêt politique, vu sa longue domination par le système politique et ses institutions bureaucratiques et estudiantines.

Par conséquent, je pense que ce qui se passe constitue une étape importante dans l’histoire de l’Algérie et des Algériens et ce sera un moment qualitatif pour ceux qui l’ont vécu, en particulier la jeunesse, qui vit un moment générationnel important. Ce moment générationnel marquera la différence entre l’Algérie d’avant et d’après le 22 février 2019. Les Algériens sont revenus dans le cours de l’histoire avec ces manifestations qu’ils considèrent comme un moment moral important, collectif et individuel à la fois, et pas seulement comme une étape politique, pour aller vers la construction d’institutions politiques plus légitimes au lieu des institutions illégitimes existantes qu’ils veulent changer avec leurs mécanismes de travail, leurs hommes et leur culture de la gestion politique.

Ne pensez-vous pas que ces manifestations en Algérie auront un impact sur d’autres pays en Afrique et ailleurs ?

Certainement, parce que je pense que l’Algérie, qui a été le premier pays de la région arabe et du Maghreb à connaître la violence politique sous la forme d’une guerre civile au début des années 90, peut être le premier pays à réaliser un processus de changement politique pacifique fondé sur une forte mobilisation populaire, qui est la plus proche d’une révolution populaire pacifique. C’est un changement qui affectera inévitablement son environnement maghrébin en premier lieu, parce que l’Algérie, en réussissant à construire un système politique plus légitime et une vie politique réellement démocratique, aura une forte résonance dans les pays du Maghreb, au premier rang desquels le Maroc, en raison de la proximité politique et psychologique entre les peuples marocain et algérien, et aussi à cause de la concurrence entre les élites politiques officielles.

Une nouvelle situation politique au Maghreb sera construite sur la situation algérienne, ce qui pourrait constituer un retour appréciable au projet d’unité du Maghreb que les élites politiques n’ont pas réussi à réaliser depuis l’indépendance des pays. Cela pourrait aussi aider à rendre une stabilité à la Libye, à travers un espace maghrébin fort et stable. Ce ne serait pas bien vu par d’autres entités politiques, à savoir certains pays du Golfe – j’entends ici les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite – car ils ne veulent pas d’expériences démocratiques réussies et stables dans l’espace arabe, comme on l’a vu avec les diverses interventions de ces pays en Égypte, en Libye, et même en Tunisie, où ils se situaient dans les rangs de la contre-révolution et de l’armée. Ou comme récemment au Soudan, par exemple.

Peut-on dire qu’un processus révolutionnaire traverse l’Algérie en ce moment ?

Le mot commun que les Algériens utilisent pour qualifier ce qui se passe est le « Hirak », quand certains préfèrent « révolution pacifique ». Ils n’ont pas parlé de « printemps algérien ». Il s’agit réellement d’une situation révolutionnaire si nous prenons en compte la force de la mobilisation populaire et sa propagation dans diverses régions du pays et même à l’étranger, comme l’ont démontré les immigrés algériens en Europe, au Canada, et aux États-Unis. Cette situation révolutionnaire peut être également constatée par la détermination des citoyens qui manifestent tous les vendredis et des étudiants tous les mardis, y compris pendant le mois de Ramadan. Certains dans les institutions politiques officielles croyaient que le mouvement s’affaiblirait et diminuerait à cette occasion, mais c’est le contraire qui s’est produit, comme on l’a vu avec les dernières manifestations pendant le Ramadan, par exemple celle du 31 mai dernier. C’est une situation révolutionnaire si l’on considère également la qualité des revendications qui exigent une rupture totale avec l’ancien régime – ses hommes et ses institutions – que le Hirak ou mouvement rejette et refuse de voir rester, et avec lesquels il ne veut pas traiter.

Les manifestations n’ont pas lieu que dans la capitale et la Kabylie, celle-ci étant connue pour son dynamisme politique, mais dans les différentes régions du pays, et montrent le même niveau de mobilisation avec les mêmes slogans et les mêmes revendications qui se concentrent sur l’aspect politique sans contenu économique, social ou corporatiste. Malgré la diversité sociologique des manifestants, ainsi on trouve des chômeurs, des fonctionnaires, des femmes au foyer, des employeurs, des commerçants, tous sont d’accord sur la même exigence politique, à savoir changer le système politique. Enfin, un fort taux de mobilisation est du à la vitalité de la jeune génération d’Algériens qui ne connaissent pas les divisions et les tares de l’action partisane et politique du parti unique et de la clandestinité de jadis. L’influence de la jeunesse est évidente dans ce mouvement et dans les débats politiques qu’il engendre et qui est caractérisée par la volonté d’aboutissement des revendications. Nous sommes devant une génération qui ne connaît pas l’échec politique d’auparavant et qui insiste sur le succès.  Cette jeunesse n’a pas connu la période du terrorisme et l’échec du mouvement islamiste, contrairement aux générations plus âgées qui veulent profiter de l’expérience qu’elles vivent en ce moment avec le Hirak et qui aspirent à voir l’Algérie dont elles ont tant rêvé.

Comment expliquez-vous l’attachement des manifestants, jeunes et moins jeunes, à des figures de la révolution algérienne au moment où il y a un rejet de la classe dirigeante ?

Les jeunes générations, que le discours politique officiel décrivait éloignées des valeurs patriotiques, ont prouvé durant ce Hirak qu’elles sont toujours très proches des valeurs et des symboles patriotiques algériens avec leur caractère populaire et révolutionnaire connu historiquement, mais ces valeurs ne sont pas celles du système politique qui les a utilisées pour se perpétuer. Cela a été exprimé par les jeunes lors du Hirak, lorsque les habitants de Kherata, par exemple, ont organisé les célébrations du 8 mai et ont refusé la présence des autorités officielles, et aussi quand les étudiants sont sortis pour célébrer la fête de l’étudiant du 19 mai avec des manifestations nationales dans diverses villes universitaires.

Nous somme donc, à l’occasion de cette révolution pacifique, dans le processus d’une nouvelle appropriation menée collectivement par les Algériens de leur histoire et tous leurs symboles révolutionnaires, avec notamment la présence des photos de martyrs comme Larbi Ben M’hidi, Didouche Mourad, Abane et d’autres, dans les manifs sur tout le territoire national. Ou comme l’expriment les accolades effectuées avec des personnalités révolutionnaires encore vivantes telles que Djamila Bouhired ou la sœur de Larbi Ben M’hidi, Drifa, et le moudjahid Lakhdar Bouregaa, des figures qui symbolisent cette histoire nationale que le système politique a utilisées pour se perpétuer. Mais les Algériens se sont réapproprié leur histoire comme étant leur histoire nationale à eux dont ils sont fiers,  et non pas celle du régime.

Madame Djamila Bouhired ainsi que la sœur du grand martyr Larbi Ben M’hidi sont présentes dans ces manifestations et sont très appréciées par les manifestants. Comment appréhendez-vous la symbolique de l’engagement de ces femmes combattantes dans ce mouvement ?

Le système politique a fait une opération de marginalisation massive de toutes les figures politiques et révolutionnaires qui ont refusé de suivre ses plans depuis l’indépendance. Parmi ces figures se trouvaient Djamila Bouhired et  Drifa Ben M’hidi  et quelques autres personnalités historiques encore en vie, au point où les Algériens, et spécialement les jeunes, ne savaient pas qu’elles étaient encore en vie. Le Hirak a redécouvert ces visages historiques, notamment Djamila Bouhired, qui est reçue lors des manifestations comme une personnalité historique nationale, et dont la présence est célébrée par les Algériennes en particulier, car elle représente pour elles  une image importante dans leur relation avec l’histoire nationale, dont le système politique les avait dégoûtées et éloignées.

Quelles sont, d’après vous, les perspectives de ce grand mouvement que connaît l’Algérie ?

Jusqu’à présent, les Algériens ont réussi à  devenir un acteur politique collectif et à  briser les barrières de la peur grâce leur forte mobilisation. Ils commencent à réaliser que certaines de leurs revendications ont abouti, tel le rejet d’un cinquième mandat pour le  président Bouteflika. Ils ont aussi réussi à mettre en échec tous les projets politiques du commandement militaire qui tente de reproduire et de recycler le même système, même après le départ de ses figures de proue, comme ce fut le cas avec la conférence du dialogue national prôné par Bensalah, ce dernier étant rejeté par les citoyens tout comme le premier ministre Bedoui. Le Hirak, ce mouvement populaire, a réussi à faire annuler en peu de temps deux élections qui étaient rejetées, soit l’élection du 19 avril et celle du 4 juillet. En ce qui concerne l’avenir, je suis optimiste à l’instar de nombreux Algériens qui croient en la force de leur mobilisation nationale et de son caractère pacifique et populaire. À la fin de l’analyse, nous verrons que le rapport de forces penchera vers le Hirak.

Comment expliquez-vous la transformation du peuple algérien qui, de l’abstention, est passé à la participation, voire à l’implication, dans le fait politique ?

Les Algériens ne participaient pas aux élections car ils savaient qu’elles étaient truquées. C’est  la même chose concernant l’adhésion à des partis politiques qui se livrent à des pratiques corrompues et qui utilisent l’argent sale. Le refus de la participation politique dans l’ancien régime est avant tout moral, principalement de la part des jeunes, ceux-ci ayant choisi le stade à la place du parti politique pour exprimer leur opinion et qui ont opté pour les mouvements revendicatifs dans les rues au lieu de l’action politique officielle.

Parmi les slogans qui résument la réponse à cette question, voici ce que les jeunes ont déclaré : « Nous ne sommes pas sortis dans des manifestations et nous n’avons pas donné notre opinion avant. Nous nous sommes tus parce que nous avions peur pour l’Algérie, mais quand nous avons acquis la certitude que notre silence nous ferait perdre l’Algérie, nous sommes sortis dans les rues et nous ne nous tairons plus à l’avenir. »

Il faut savoir que le Hirak qui a commencé en Algérie à partir du 22 février a connu une forte participation des jeunes, des femmes et des catégories moyennes éduquées urbaines, connus pour leur faible participation dans l’ancienne pratique politique qui était rejetée.

À part les deux acteurs majeurs de la politique en Algérie, à savoir le peuple et l’armée, on remarque un désert politique du côté du pouvoir comme de l’opposition. Ne pensez-vous pas qu’avec ces manifestations et la prise de conscience collective du peuple algérien, ces partis et associations sont complètement dépassés et qu’il y a une nécessité d’un changement radical ? Le peuple algérien n’a-t-il pas sauvé l’Algérie de l’effondrement, sachant que l’ère Bouteflika a failli démanteler l’État algérien ?

Si le Hirak populaire parvient à réaliser ses revendications et à entrer dans une phase de transition consensuelle qui conduira à la mise en place d’institutions légitimes, à la tête des principaux bénéficiaires seront l’armée et le parti politique. L’armée s’éloignera progressivement de ses rôles politiques qu’elle a traditionnellement l’habitude de mener dans l’ombre et dans toutes les étapes de l’histoire politique de l’Algérie. Et cette période sera une occasion pour l’armée de vaquer à ses engagements constitutionnels, comme la protection des frontières, et de laisser aux politiciens la gestion de la chose politique nationale en se basant sur des mécanismes consensuels. Comme le parti politique bénéficiera également de cette période de transition s’il sait comment se renforcer et ouvrir ses portes aux jeunes qui ne l’ont pas attendu et qui sont sortis pour manifester leur intérêt pour les affaires publiques et l’action politique.

Des partis politiques ont été combattus par le système politique dans le terrain malgré qu’il les ait traditionnellement reconnus sur le papier.

Le parti politique est resté fermé aux transformations sociales  qu’a connues la société algérienne, en particulier les plus positives, surtout la propagation rapide de l’éducation chez les jeunes et spécialement les filles, même dans les zones rurales.

Nous avons assisté à une situation qui a fait que le système politique est devenu un danger pour l’État national  et la société algérienne, comme l’ont particulièrement montré les dernières années du régime de Bouteflika.

Ceux qui reprochent à ce mouvement de n’avoir pas de représentants en ce moment ne se trompent-ils pas ? La force de ce mouvement ne réside-t-elle pas dans le fait qu’il est totalement indépendant et libre ? Ne faut-il pas laisser du temps à ce jeune mouvement pour se structurer ?

Il n’est possible à aucune force politique de représenter le Hirak ou mouvement populaire avec son caractère national et sa forte mobilisation, en particulier dans une société où un système politique a combattu toutes les formes de représentation politique, comme ont été combattues les élites politiques et académiques qui auraient pu concurrencer les élites officielles. Il est également important de savoir que l’ancienne gestion politique a sondé la société algérienne en se basant sur ses points faibles et non pas sur ses points forts, et parmi ces points faibles le fait que les élites politiques ne se connaissent pas entre elles, spécialement les générations âgées qui ont une expérience politique acquise sous le parti unique et dans la clandestinité, dans une société ou la ville ne joue pas son rôle comme espace politique et culturel, pas plus que les associations et les syndicats.

À partir de là, nous pouvons comprendre la question de la représentation politique, celle qu’on veut utiliser comme argument pour refuser le dialogue et la reconnaissance des élites alternatives concurrentes qui bénéficient d’une crédibilité populaire, et que le Hirak a commencé à générer au niveau politique et associatif.

Comment expliquez-vous que le peuple algérien brandisse le drapeau palestinien en même temps que le drapeau algérien lors des manifestations ? D’où vient cet attachement du peuple algérien à la cause palestinienne ?

Parce que la cause palestinienne jouit d’un grand consensus en Algérie et n’a pas été utilisée comme une carte politique interne comme c’est le cas dans certains pays arabes. Brandir le drapeau est une forme de solidarité avec le peuple palestinien dont les Algériens ressentent la souffrance, comme ils ont ressenti la souffrance des peuples africains à travers leur histoire politique. Les Algériens étaient proches des peuples vietnamien et sud africain. Les valeurs de solidarité sont enracinées chez les Algériens.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

 

Qui est le Dr. Nacer Djabi ?

Nacer Djabi est professeur de sociologie politique à l’université d‘Alger, auteur de : « Les mouvements amazigh en Afrique du Nord » (2019) Chihab éditions ; « Ministres algériens, origines et parcours » (2012) Chihab éditions.

Published in American Herald Tribune, June 16, 2019:  https://ahtribune.com/interview/3232-nacer-djabi.html

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