Johannes Mosskin : « La situation humanitaire à Gaza est épouvantable »

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Johannes Mosskin. DR.

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Mohsen Abdelmoumen : Comment et pourquoi est venue l’idée de créer la Right Livelihood Foundation qui octroie un prix Nobel alternatif ?

Johannes Mosskin : Le Right Livelihood Award a été fondé il y a 40 ans par le philanthrope germano-suédois Jakob von Uexkull. Il était alarmé par le décalage entre l’urgence des problèmes mondiaux et la façon dont la communauté internationale les traitait. Von Uexkull a vu comment les décideurs se réunissaient à huis clos, déconnectés de la réalité. Les militants et les organisations de la société civile se réunissaient en même temps à l’extérieur de ces salles de réunion, présentant souvent des solutions constructives aux problèmes. Cependant, leurs propositions n’étaient pas prises au sérieux et von Uexkull voulait faire quelque chose à ce sujet.

« Celui qui obtient le prix Nobel sera écouté », pensait von Uexkull, et il a contacté la Fondation Nobel en proposant de créer deux nouveaux prix, l’un pour l’environnement et l’autre pour promouvoir les connaissances et les perspectives des peuples des pays émergents. Pour financer les prix, il a proposé de vendre sa collection de timbres, d’une valeur de plus d’un million de dollars américains, et de faire don de l’argent à la Fondation Nobel.

La proposition a cependant été poliment rejetée. C’est alors que von Uexkull a décidé de créer le Right Livelihood Award pour soutenir les personnes qui luttent pour un monde juste, pacifique et durable. Une particularité est que le prix est assorti d’un soutien à long terme qui comprend la mise en réseau et la protection des lauréats menacés. Le prix a été décerné pour la première fois en 1980, un jour avant le prix Nobel. Aujourd’hui, c’est l’un des prix les plus prestigieux en matière de durabilité, de justice sociale et de paix. En raison de son histoire fondatrice, il est connu sous le nom de « Prix Nobel alternatif ».

Quelles sont les personnalités qui composent votre jury et quels sont les critères de désignation des lauréats ?

Le Right Livelihood Award est décerné chaque année à quatre lauréats. Contrairement à la plupart des autres prix internationaux, il ne comporte pas de catégories. Le prix reconnaît qu’en s’efforçant de relever les défis humains du monde actuel, les travaux les plus inspirants et les plus remarquables défient souvent toute classification standard.

Nous recherchons de nouveaux candidats de tous horizons qui sont des visionnaires pratiques – des personnes qui créent des changements structurels par un travail concret et réussi. Comme nous maintenons un processus de nomination ouvert, chacun est invité à proposer toute personne ou organisation qu’il estime être à la hauteur de cette norme. La date limite pour la phase actuelle des nominations est le 4 mars 2020.

Les membres du jury proviennent de différents pays, continents, professions et domaines d’expérience. Ils ont une connaissance approfondie des affaires internationales et, en particulier, de la justice mondiale et des questions environnementales.

En 2014, vous avez donné le prix à Edward Snowden. Le fait que vous ayez récompensé Edward Snowden n’est-il pas un encouragement pour tous les lanceurs d’alerte de la Terre qui risquent leur vie pour donner une information véridique et de qualité ?

Edward Snowden a été honoré pour son courage et son habileté à révéler l’ampleur sans précédent de la surveillance d’État qui viole les processus démocratiques et les droits constitutionnels fondamentaux. Grâce à sa bravoure, les gens et les élus du monde entier ont eu la chance de prendre des décisions bien informées basées sur des faits qui avaient été gardés secrets.

Daniel Ellsberg (États-Unis) et Mordechai Vanunu (Israël) sont deux autres dénonciateurs qui ont reçu le Right Livelihood Award et qui ont marqué l’histoire mondiale par leur bravoure. Nous espérons que beaucoup d’autres suivront leurs traces et révéleront les actions illégales et immorales menées par les gouvernements, les entreprises et les organisations internationales.

Vous avez récompensé Aminatou Haidar en 2019. Pensez-vous que votre prix va contribuer à faire connaître la lutte du peuple sahraoui contre le colonialisme du Maroc ?

Le peuple sahraoui souffre sous l’occupation marocaine depuis plus de 40 ans, et toute opposition est brutalement punie. La question non résolue du Sahara occidental a longtemps été négligée par l’ONU, l’UE et les médias. Le Maroc contrôle d’une main de fer les informations dans les territoires occupés. Nous espérons que le prix décerné à Haidar contribuera à attirer l’attention sur le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination. Son courage et sa détermination à organiser un mouvement de résistance non-violente et à s’exprimer au niveau international sont une source d’inspiration pour tous ceux qui croient en la justice. Nous avons vu de nombreux reportages dans les médias internationaux l’automne dernier sur la lutte de Haidar et du peuple sahraoui, suite à sa nomination comme lauréate du Right Livelihood Award.

Vous avez aussi récompensé en 2013 le Palestinien Raji Sourani, avocat à Gaza. Comme vous le savez, la population de Gaza est sous blocus. Votre organisation, en plus de ce prix prestigieux, a-t-elle fait d’autres actions pour aider le peuple palestinien ?

La situation humanitaire à Gaza est épouvantable et notre lauréat 2013, Raji Sourani, est souvent empêché de voyager à cause du blocus. Profondément préoccupée par les restrictions auxquelles sont confrontés M. Sourani et ses collègues du Centre palestinien pour les droits de l’homme, la Right Livelihood Foundation a envoyé une délégation à Gaza du 27 au 30 octobre 2014. La délégation comprenait la collègue guatémaltèque de Sourani, Helen Mack, l’archevêque émérite de l’Église de Suède, ainsi que des membres du conseil d’administration de la Fondation. Nous restons en contact étroit avec Sourani et l’avons invité à plusieurs reprises à participer à des événements organisés par la Fondation à Stockholm et à Genève. Il convient également de mentionner que nous avons honoré plusieurs lauréats israéliens qui luttent pour les droits et la dignité du peuple palestinien.

Vous avez également soutenu la lutte des peuples d’Amérique latine. Pourquoi est-il très important de donner votre prix au mouvement des Travailleurs sans Terre et à la Commission pastorale foncière au Brésil, comme vous l’avez fait en 1991, ou encore au COAMA (Consolidation of the Amazon Region) en Colombie en 1999 ?

Ces organisations sont d’excellents exemples de mouvements qui ont lutté avec succès pour la justice sociale, les droits de l’homme et la préservation de l’environnement. Nous admirons leurs efforts constants pour transformer un continent marqué par l’exploitation des ressources naturelles et les énormes inégalités entre les riches et les pauvres. En récompensant et en soutenant continuellement le travail de ces organisations, nous visons à promouvoir leurs causes et à amplifier leur impact.

Avec votre prix, vous attirez l’attention sur les luttes de plusieurs peuples qui sont ignorés par les médias de masse. Ne pensez-vous pas que votre prix participe aussi à informer les gens sur les luttes des peuples à travers la terre ?

Oui, en effet. Le Right Livelihood Award attire l’attention sur de nombreuses causes qui sont plus ou moins ignorées, non seulement par les médias mais aussi par les personnes au pouvoir. En faisant connaître le travail visionnaire et courageux de nos lauréats, et en promouvant leurs solutions aux défis les plus urgents de notre époque, nous voulons inspirer le changement.

En 2018, vous avez octroyé votre prix à trois militants des droits de l’homme saoudiens qui sont aujourd’hui en prison, Abdullah al-Hamid, Mohammad Fahad al-Qahtani et Waleed Abu al-Khair. Pourquoi les médias dans le monde ne parlent-il que très rarement de la question des droits de l’homme en Arabie saoudite ? Par ailleurs, l’Arabie saoudite livre une guerre meurtrière contre le Yémen. Avez-vous pensé à honorer des gens du Yémen pour sensibiliser sur la question de la guerre qui y est menée par l’Arabie saoudite ?

Une des raisons du manque de couverture des graves violations des droits de l’homme en Arabie Saoudite est sans aucun doute l’influence économique que le régime exerce dans le monde entier. Les politiciens, les chefs d’entreprise et les diplomates risquent de payer un lourd tribut s’ils critiquent le régime saoudien pour ses politiques.

Nous sommes toujours intéressés à recevoir des candidatures de personnes et d’organisations qui contribuent à un changement positif. À ce jour, nos 178 lauréats sont originaires de 70 pays, mais jusqu’à présent, nous n’avons jamais eu de lauréat du Yémen. Les lecteurs qui connaissent des personnes méritantes du Yémen sont invités à visiter notre site web et à proposer un candidat pour le Prix.

Pourquoi les médias dominants ne couvrent-ils pas vos prix ? Votre fondation dérange-t-elle l’ordre établi ?

Cette assertion n’est pas correcte. Les médias du monde entier couvrent le Prix, de l’Inde à la Suède et aux États-Unis. Cela étant dit, je suis le premier à dire que le travail visionnaire et courageux de nos lauréats pour construire un monde plus juste, plus pacifique et plus respectueux de l’environnement mérite beaucoup plus d’attention qu’il n’en reçoit aujourd’hui.

Je suis algérien. Mon peuple manifeste pacifiquement deux fois par semaine depuis le 22 février 2019 contre un régime autoritaire. Avez-vous songé à offrir votre prix au peuple algérien pour sa lutte pour la liberté et la dignité ?

Nous sommes toujours à la recherche de candidats méritants et serions ravis de recevoir des nominations de personnes et d’organisations en Algérie qui créent des changements structurels. De plus amples informations sur le processus de nomination sont disponibles sur le site rightlivelihood.org.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

 

Qui est Johannes Mosskin ?

Johannes Mosskin coordonne le travail quotidien de l’équipe de communication internationale de la Fondation qui sert de porte-voix aux lauréats et les aide à faire passer leurs messages. Il assure un leadership stratégique dans le développement du travail de la Fondation, en mettant l’accent sur la communication.

Avant de rejoindre la Fondation, Johannes était le directeur exécutif de Médecins du Monde Suède. Il a une formation en relations publiques et une expérience en tant que militant pour la promotion des droits de l’homme.

Published in American Herald Tribune February 12, 2020:  https://ahtribune.com/interview/3879-johannes-mosskin.html