Interviews

Le député belge Laurent Louis à Algeriepatriotique : «Les salafistes sont manipulés par nos services secrets»

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Laurent Louis manifestant avec des Algériens et des Syriens à Bruxelles. D. R.

Laurent Louis manifestant avec des Algériens et des Syriens à Bruxelles. D. R.

Algériepatriotique : Vous avez été perquisitionné alors que vous êtes un élu du peuple, je l’ai été également alors que je suis journaliste correspondant et collaborateur de deux journaux algériens, en Belgique. Pouvons-nous affirmer que nous vivons en démocratie, ici, en Belgique, et en Occident en général ?

Laurent Louis : Clairement, non. Nous ne vivons pas en démocratie, mais sous les apparences de la démocratie. Le système a fait en sorte de montrer une certaine image de la démocratie en nous faisant croire que nous vivions en démocratie. Mais lorsque l’on dérange en s’exprimant, on voit très rapidement que nous sommes mis au ban. Se mettent alors en œuvre toutes des procédures pour nous faire taire. Or, j’estime qu’en démocratie, on doit avoir le droit de parler et de dénoncer ce qui ne va pas, et encore plus quand on est journaliste ou parlementaire. En ce qui me concerne, lorsque j’ai subi ces perquisitions tout simplement pour avoir osé dire la vérité dans le dossier Dutroux, dossier très sensible de pédophilie, j’ai été particulièrement surpris. Il est très rare qu’un parlementaire soit perquisitionné, cela n’arrive presque jamais, et il faut pour cela l’accord du président de la Chambre, avec en plus l’autorisation du président de la cour d’appel, donc des personnalités de haut niveau. Le but était de m’impressionner et de me faire taire en me privant de certains documents essentiels. Il faut savoir que normalement un parlementaire jouit d’une immunité et que celle-ci s’applique également à son domicile, c’est-à-dire que le domicile d’un parlementaire est inviolable. Ils ont donc utilisé un petit article de la Constitution permettant de faire cette perquisition. C’est clairement une procédure de menaces déguisées. Il ne faut pas croire que cela va plus loin que ça. La volonté était de m’effrayer et de me faire taire, et cela prouve que nous ne sommes pas en démocratie. Le jour où l’on interdit à un parlementaire de dénoncer des manipulations, des dysfonctionnements dans une enquête judiciaire qui a touché tout le pays, qui a été l’une des affaires les plus connues, que Marc Dutroux est l’ennemi public n°1 en Belgique, je crois que là, il y a véritablement un problème. Un parlementaire doit être libre de s’exprimer mais cela montre qu’aujourd’hui, nous ne vivons pas en démocratie, parce qu’on a tout cadenassé. La presse est financée par les partis politiques avec des subsides, et il n’y a plus de presse libre en Belgique. Il y a des organes de presse mais ils disent tous la même chose, Les politiques sont muselés, parce qu’ils savent très bien que s’ils disent certaines vérités, ils n’auront plus aucun avenir, ils seront stigmatisés, mis au ban, On l’a vu par exemple avec Madame Lizin. Il ne faut surtout pas faire de vagues en politique, pour permettre au pouvoir de garder son emprise. En plus, en Occident, au niveau de l’Europe, nous ne vivons certainement pas en démocratie puisque même les parlements nationaux n’ont plus de marge de manœuvre véritable, toutes les décisions étant dans les mains des technocrates de l’Union européenne, ces gens qui ne sont pas élus et qui n’ont de compte à rendre à personne. Donc, à partir du moment où l’on vit dans un système où les personnes qui prennent les décisions ne sont pas élues par la population et n’ont pas de compte à rendre à celle-ci, ce n’est plus une démocratie. Lire la suite »

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Paul Jorion à Algeriepatriotique : «Les paradis fiscaux servent à draîner les richesses des anciennes colonies»

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Le professeur Paul Jorion. D. R.

Le professeur Paul Jorion. D. R.

Algériepatriotique : Vous avez été l’un des premiers à prédire la crise des subprimes qui a abouti à l’explosion de la bulle immobilière aux Etats-Unis, pourriez-vous nous expliquer comment vous avez pu la prévoir ?

Paul Jorion : En effet, j’ai écrit un livre en 2004, La crise du capitalisme américain (La Découverte 2007 ; éditions du Croquant 2009), qui s’est terminé en 2005 et qui, finalement, n’a paru qu’en 2007. A ce moment-là, je venais de quitter un emploi chez Wells Fargo à San Francisco et je travaillais dans un domaine qui était proche de celui du subprime. Cela s’appelait Heloc (Home equity line of credit) qui était un deuxième prêt que les gens pouvaient obtenir sur leur maison, donc j’étais dans le secteur, même si je ne travaillais pas moi-même dans le subprime. Dans les années qui ont suivi, en particulier en 2005, j’ai essayé d’obtenir un emploi à Countrywide ; j’étais certain que ce serait l’endroit d’où la crise allait partir parce que c’était le plus grand émetteur de dettes de ce type-là. J’ai effectivement obtenu un emploi chez Countrywide en 2005 et j’ai continué à travailler jusqu’à la fin de la compagnie, pratiquement jusqu’au mois de novembre 2007, quand j’ai été mis à pied dans la première vague de grands licenciements. 30% du personnel a été licencié le même jour que moi. C’était véritablement la fin du secteur. Lire la suite »

Annie Lacroix-Riz : «Nous sommes entrés dans une phase de guerres impérialistes continues»

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Annie Lacroix-Riz D.R.

M. Abdelmoumen et J. De Ruytter : La crise économique actuelle nous renvoie à une page sombre de l’Histoire de l’humanité, en l’occurrence les années ’30, sauf que l’on remarque aujourd’hui l’absence flagrante de forces d’encadrement de la classe ouvrière. Pouvez-vous nous expliquer cet état de fait ?

Annie Lacroix-Riz : Pour expliquer cet état de fait, il faut revenir au moins autant à la première crise systémique du capitalisme qu’à la deuxième, c’est-à-dire autant, sinon plus, à la très longue crise de 1873 qui a débouché sur la première guerre mondiale et qui a duré plus de quarante ans. Elle a certes des caractéristiques communes avec celle des années 1930, encore plus grave, mais, à la différence de cette dernière, elle a été très longue, à cette date aussi longue que la nôtre. Que signifie une crise très longue ? C’est une crise qui, réglée de manière drastique, c’est à dire se traduisant par des baisses considérables de salaire, se déroule sans que le patronat soit confronté à une situation sociopolitique intenable. Le fait que ça n’explose pas démontre que le patronat a, par une stratégie habile, réussi à la fois à casser les salaires et à le faire globalement accepter par ses victimes. Cela nous ramène évidemment à la manière dont les crises se règlent à la phase impérialiste.

À la veille de la Première Guerre mondiale, où l’on distinguait déjà de fait entre le « centre » (impérialiste) et la « périphérie » (colonisée), Lénine a montré que le patronat avait pu corrompre ce qu’il appelait « l’aristocratie ouvrière » : sur la base d’une exploitation coloniale extrêmement violente, plus violente encore que celle qui résultait de la baisse drastique des salaires ouvriers du « centre », il était possible de dégager des miettes pour l’aristocratie ouvrière, c’est à dire les cadres du mouvement ouvrier. Ceux-ci s’étaient recrutés dans la catégorie des ouvriers qualifiés, syndiqués les premiers, et par conséquent au cours de cette crise pendant laquelle la baisse drastique avait été, malgré des révoltes ici ou là, globalement supportée, le patronat le plus concentré s’était trouvé en mesure de régler momentanément la crise en maintenant voire en augmentant son profit sans provoquer d’explosion sociale. Par exemple, dans l’Italie qui connaissait une situation sociale explosive, la crise sociale majeure fut esquivée par une émigration massive (jusqu’au million de départs annuels) , comme l’ont montré un certain nombre d’historiens, dont Vera Zamagni, c’était la fuite, l’émigration ou la révolution (Vera Zamagni, Dalla periferia al centro: la seconda rinascita economica dell’Italia 1861-1981, Bologna, Il Mulino, 1990). Cela n’a donc pas été la révolution mais l’émigration : des millions d’Italiens privés de terres ont fui, ce qui a constitué par conséquent un moyen de maintenir les miettes pour l’aristocratie ouvrière. Lire la suite »

L’Historien Jacques Pauwels : «Il fallait conquérir ou sauvegarder des marchés et des sources de matières premières»

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L’Historien Jacques Pauwels D.R.

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Mohsen Abdelmoumen : Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, un travail de mémoire sérieux a-t-il été effectué en Europe occidentale ?

Jacques Pauwels : En Europe occidentale et dans le monde « occidental » en général, c’est-à-dire non seulement dans des pays comme la France, l’Allemagne et la Grande Bretagne, mais aussi aux États-Unis et au Canada, d’innombrables historiens et journalistes se penchent depuis des décennies sur le thème, toujours actuel, de la Deuxième Guerre mondiale. Le résultat : un gigantesque et interminable tsunami d’articles, livres, et documentaires – et il ne faut pas oublier les productions hollywoodiennes, telles que ‘La liste de Schindler’ et ‘Valkyrie’, qui sont inspirées par des faits historiques et dont le public croit par conséquent qu’on peut y apprendre d’importantes leçons historiques. Or, tandis que l’on ne peut certainement pas se plaindre de la quantité de ces « travaux de mémoire » du courant dominant ou mainstream, comme on dit en anglais, la qualité est généralement loin d’être satisfaisante. Tout d’abord, le message est presque toujours le même : la Deuxième Guerre mondiale fut « la guerre d’Hitler ». En autres mots, c’était une guerre voulue et déclenchée par un monstre, Hitler, assisté par une poignée d’autres « gangsters » nazis tels que Goering et Goebbels, qui avaient su séduire le peuple allemand. Mais qui était cet Hitler, qui a aidé à le placer au pouvoir, quels intérêts représentait-il? Qui a soutenu le fascisme, dans ses variétés allemande et autres, et qui furent les bénéficiaires du régime nazi en Allemagne et dans les autres pays où des régimes fascistes purent accéder au pouvoir ? Ce genre de questions n’est jamais posé dans l’historiographie « occidentale » du courant dominant sur la Deuxième Guerre mondiale ; on n’y trouve presque jamais une analyse sérieuse du phénomène du fascisme en général, et du fascisme allemand, c’est-à-dire du soi-disant « national-socialisme » ou nazisme, en particulier. La raison : une telle analyse révélerait les liens entre le fascisme et le capitalisme, et cela non seulement en Allemagne. Une telle analyse révélerait également comment les capitalistes allemands ont en fait voulu une guerre et ont aidé à installer Hitler au pouvoir parce qu’ils pouvaient compter sur lui, d’abord pour réarmer le pays, ce qui fut pour eux un business extrêmement lucratif, et ensuite pour déclencher la guerre de conquête et de rapine dont ils rêvaient. Et il est évident qu’ils rêvaient surtout d’une guerre contre l’Union Soviétique, non seulement un pays de possibilités illimitées en termes de matières premières dont l’industrie allemande avait besoin, mais également la grande source d’inspiration et d’encouragement pour les adversaires naturels des capitalistes allemands, à savoir les nombreux communistes et autres anticapitalistes du pays.  Lire la suite »